De mon grand frère…

Hier, j’ai perdu mon grand frère. Il est mort dans la nuit, vers 1 h 20. Il aurait eu 40 ans en septembre.

C’est une saloperie de bactérie qui me l’a enlevé. Les médecins ont bien tenté de le sauver, en le dépeçant en petits morceaux, à mesure que la maladie gagnait du terrain, mais rien n’y fit. Cette saloperie était trop forte. En vérité, c’était du jamais vu. La bactérie mangeuse de chair ne réagit pas de cette manière habituellement. C’était un cas unique. Cette saloperie a profité de la singularité de mon grand frère pour se faire ses heures de gloire…

Claude et AM

Il était non seulement mon grand frère en termes d’années, il l’était aussi au sens propre. C’était un géant. Grand, beau, fort, puissant. Très beau. Ce corps lui servait d’armure. Il protégeait son cœur beaucoup trop sensible, beaucoup trop fragile. Sous ses airs de toute-puissance, mon frère souffrait. Sous ses airs d’invulnérabilité, il portait en lui tous les malheurs du monde. Son cœur se serrait à la seule idée qu’un des siens puisse avoir mal. Il souffrait avec nous. Il souffrait tellement qu’il était incapable d’endurer de nous voir souffrir. Il ne venait donc pas beaucoup nous visiter quand l’un d’entre nous avait un malheur. J’ai parfois pris cela pour de la froideur. J’ai souvent été fâchée. Maintenant, je comprends. Nous voir souffrir l’aurait détruit, tout simplement…

Plusieurs ont profité de lui, de sa bonté. Il aurait préféré se mutiler l’âme plutôt que de faire du mal à qui que ce soit. Il aurait préféré endurer mille maux plutôt que d’en faire endurer un seul à quelqu’un d’autre. Il était, en quelque sorte, prisonnier de cette bonté. Ses décisions étaient toujours prises en fonction du mal qu’elles pourraient faire aux autres, et non en fonction du mal qu’elles pourraient lui faire, à lui. Il a donc, souvent, pris des décisions qui l’ont fait souffrir. Et il a été, souvent, prisonnier de ces décisions.

Maintenant, il est libre.

Mon grand frère adorait la physique quantique. Il cherchait à saisir l’insaisissable. Il cherchait à comprendre l’incompréhensible. Il avait l’âme d’un poète – on ne peut qu’avoir l’âme d’un poète pour s’intéresser à la physique quantique! Il s’y réfugiait, probablement pour se délester un peu du poids de tous les malheurs du monde.

Je suis profondément athée. Lui aussi l’était, d’ailleurs. Et pourtant, j’aime à me dire que, maintenant, il a saisi l’insaisissable, et compris l’incompréhensible. J’aime à me dire qu’il contemple son Univers d’un œil de connaisseur, et qu’il le trouve beau. J’aime à me dire qu’il m’attend, sans trop s’en rendre compte – le temps n’existant pas là où il est – et qu’il me racontera tout cela lorsque mon tour viendra.

Je dis à mon cerveau rationnel, qui essaie tant bien que mal de me convaincre que cette idée est saugrenue, de se la fermer. Je dis à mon cerveau rationnel, qui m’a toujours été d’un grand secours lorsque j’avais des difficultés, qu’il n’a rien à voir là-dedans. Je lui dis d’aller jouer ailleurs, de gérer mes cours, de gérer mes ambitions, et de me foutre la paix au sujet de mon frère.

Il est temps que je travaille mon âme de poète. Elle n’est certes pas à la mesure de celle de mon grand frère, mais elle est là quand même.

Salut, mon Claude! Où que tu sois, et peu importe si tu es quelque part ou non, je sais que tu es bien, je sais que tu n’as plus mal. Et je sais que tu m’aimes.

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20 réponses à De mon grand frère…

  1. Alison C dit :

    Je vous transmet mes plus sincères condoléances pour la perte de votre frère. Personne ne mérite un tel sort, encore moins ceux qui donne tout pour les autres et qui sont chers à notre coeur. Mais dites vous que les souvenirs n’ont pas de prix, et que tant qu’ils vivent, il restera près de vous.

  2. Sarah-Eve dit :

    Je ne sais pas comment commencer ce commentaire, les normes d’adresse me semblent peu utiles dans une telle situation. J’oserai donc un « Chère Anne-Marie»…

    En lisant cet article, ce qui me revient le plus souvent en tête c’est «j’espère ne jamais avoir à faire un tel article sur mon propre frère, ou du moins, pas de si tôt». Je souhaite qu’en s’éteignant, ton frère vous aura transmis à ta famille et toi une partie de sa «toute-puissance». Tu es un modèle en tant qu’enseignante, linguiste et femme. Que la force soit avec toi et avec tous ceux qui ont aimé et côtoyé ton frère.

    Mes plus sincères condoléances.

  3. Réjean Lévesque dit :

    Vous êtes forte, je vous admire.
    Je vous offre mes plus sincères condoléances !

    N.B. J’adore votre blogue.
    Réjean Lévesque

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Merci beaucoup.

  5. Catherine Lemay dit :

    Quel beau billet tu as écrit, Anne-Marie. Je t’envoie des ondes positives, insaisissables et intangibles.

  6. Élisabeth Cyr dit :

    Belle Anne-Marie,

    Pour le peu que je te connais, je te sais capable de cette puissance que tu admirais tant chez ton frère et puisqu’il est vrai qu’il t’aimera toujours, sa force, son amour saura toujours t’accompagner.

    Je le lis déjà dans ce billet que tu lui as dédié.

  7. Radia Benkhouya dit :

    Beau texte très touchant.
    Mes plus sincères condoléances Anne-Marie.
    Je tiens à t’exprimer toute ma sympathie.

  8. Stéphanie Grenier dit :

    Anne-Marie,

    Je n’ai pu m’empêcher de pleurer en te lisant… je n’ose m’imaginer ce que tu as pu ressentir en l’écrivant. En fait, oui : beaucoup d’amour.

    Je pense à toi en ces moments difficiles.

  9. Sanchez Julia dit :

    Quel beau texte, quel beau grand frère! Toutes mes sympathies à vous et votre tante. Je vous souhaite du courage.

  10. Marie-Josée Bourget dit :

    Chère Anne-Marie,

    Les mots sont toujours difficiles à trouver dans de telles circonstances, mais tu les as trouvés. Ils t’aideront.

    Que les bons moments passés avec ton frère puissent m’être un baume dans cette période difficile!

    Marie-Josée
    Une collègue de l’été

  11. Claude Pruneau dit :

    Chère Anne-Marie,

    Quel beau message d’amour, de courage, de force et de faiblesse devant la mort si intransigeante. Tu as dit l’essentiel avec ton âme de poétesse.
    Je te souhaite mes plus sincères sympathies et bon courage!

  12. Marie Noelle Guay dit :

    Chere Anne Marie,
    J ai ete profondement emue par ton billet. Je pense a toi.
    Marie Noelle Guay
    Une collegue de l ete

  13. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Merci beaucoup, chers collègues. Vos mots me touchent.

  14. Carole Richard dit :

    Anne-Marie,
    La vie, la mort.
    L’amour, la souffrance.
    La venue, le départ.
    Derrière tes paupières closes et tranquilles, défilera encore et encore ce que tu as vu et verras grâce à l’existence de Claude.
    Laisser germer doucement les graines qu’il a semées et prendre soin de toi, n’est-ce pas la plus valeureuse offrande que tu puisses lui faire?

    Affectueusement,
    Carole R.

  15. Jean-Daniel Veilleux dit :

    Anne-Marie,

    Je suis de tout coeur avec toi dans la douloureuse épreuve qui te frappe.

    Je te présente mes sincères condoléances.

    J.-D.

  16. Louise Rousseau dit :

    Chère Anne-Marie,

    Que les souvenirs des beaux moments que tu as passés avec ton grand frère t’apportent du réconfort et rendent ta peine plus facile à supporter.
    Mes plus sincères condoléances.
    Je pense à toi.
    Louise R.

  17. Rachel V. dit :

    Anne-Marie,

    Après avoir lu toutes les condoléances exprimées par les gens qui ont écrit avant moi, qu’est-ce que je pourrais dire de plus? Sauf peut-être que cette épreuve horrible va te rendre plus forte.
    Mes pensées sont avec toi.

  18. grande-dame dit :

    Bon.
    Encore moi.

    Il était beau, votre frère. Le mien que j’aime tant aura 40 ans en août.
    La vie qui file et hop, qui reprend.

    Je regarde la date de votre billet.
    Je vous ai parlé de la bactérie qui m’a aussi pris mon enfant.

    La même date.
    Tsé, la Vie.
    Celle qui donne, celle qui reprend…

  19. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    En 2013 aussi?

  20. grande-dame dit :

    C’était en 2006.

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