Des archaïsmes, des modes et du costume de bain…

On trouve, en français québécois, des formes qui sont disparues des ouvrages de référence, ou qui sont affublées de la marque vieilli*. Ces formes sont considérées comme des archaïsmes par la plupart des spécialistes. Mais sont-elles des fautes? Plusieurs le croient. Plusieurs spécialistes, en effet, justifient certaines condamnations en affirmant que les formes qu’ils condamnent sont vieillies**.

Cette notion d’archaïsme est très intéressante, puisqu’elle fait appel à la notion d’usage. En effet, c’est sur la base de la perte de l’usage d’une forme qu’on peut dire que cette forme est vieillie. Rien d’autre.

Observons, à titre d’exemple, le traitement que fait le Petit Robert de costume de bain. Dans l’édition de 1984 (c’est la plus ancienne édition que j’ai sous la main), costume de bain est décrit comme synonyme de maillot de bain, et ce, sans marque d’usage, quelle qu’elle soit. Dans la refonte de 1993, qui correspond au moment où le Petit Robert est devenu le Nouveau Petit Robert, costume de bain est marqué comme vieilli. Dans l’édition de 2013, il est marqué comme vieilli ou régional.

Que s’est-il passé entre 1984 et 1993 pour que costume de bain acquière le statut d’archaïsme? Rien de bien particulier. Probablement que les lexicographes de la maison Robert, constatant une diminution de l’usage de costume de bain, ont pris la décision que cette forme était vieillie. J’ai parlé à quelques reprises du Petit Robert (notamment ici et ici), je ne me répéterai donc pas outre mesure. Je me contenterai de rappeler que, bien que prétendant décrire « un français général, […] commun à l’ensemble de la francophonie », il décrit en fait, dans la majorité des cas, les usages hexagonaux. Ce que le tableau des abréviations donne comme sens à la marque vieilli n’est d’ailleurs pas très éclairant. On peut y lire, en effet, que la marque vieilli est utilisée pour parler d’un « mot, sens ou expression encore compréhensible de nos jours, mais qui ne s’emploie plus naturellement dans la langue parlée courante ». Nous voilà maintenant dans le domaine de la langue parlée! Je doute que les lexicographes de la maison Robert aient fait une enquête pan-francophone pour déterminer le statut de costume de bain dans la langue parlée courante de tous les locuteurs francophones. La marque vieilli doit plutôt correspondre au français hexagonal (et encore, le français hexagonal étant lui-même loin d’être homogène).

Le fait, d’ailleurs, que la marque régional soit apparue dans les éditions postérieures atteste que costume de bain n’est pas vieilli partout. Et il faut comprendre que costume de bain n’est pas soudainement devenu un régionalisme entre 1993 et les années 2000. Il me faudrait faire une recherche plus approfondie pour savoir dans quelle édition cette marque régional est apparue, mais je ne crois pas beaucoup me tromper en affirmant que cela correspond probablement au moment où la maison Robert a décidé de mieux rendre compte de ce qui est appelé les « français régionaux ». Le fait que costume de bain soit maintenant traité comme un régionalisme relève donc d’une décision éditoriale, et non pas d’un changement intrinsèque à la langue.

Mais passons. Jouons le jeu que ce que décrit le Petit Robert est la réalité. Prenons le tout pour du cash.

Pour être conséquents, ceux qui considèrent les archaïsmes comme étant des fautes doivent nécessairement considérer costume de bain comme tel. Sinon, leurs autres condamnations ne tiennent pas la route. C’est donc sur la base de la perte de l’usage de costume de bain « dans la langue parlée courante »  qu’on dira que cette forme est une faute.

Intéressant.

Il n’y a pas des milliers de raisons qui font qu’une forme soit moins employée. C’est soit parce qu’elle décrit une réalité qui n’existe pratiquement plus (tout le vocabulaire de la chevalerie, par exemple, n’est plus vraiment utilisé), soit parce que la forme a été si bien condamnée par la norme prescriptive que les gens ont cessé de l’utiliser, soit parce qu’elle est passée de mode. Dans le cas de costume de bain, j’invoquerai la troisième raison. En effet, la réalité décrite par costume de bain n’est pas disparue, et le terme costume de bain n’a jamais fait l’objet de marques normatives (de toute façon, si tel avait été le cas, il n’aurait tout simplement pas été inclus dans le dictionnaire).

C’est donc parce que costume de bain est passé de mode qu’il s’est vu affublé de la marque vieilli (je dirais plutôt passé de mode en France, mais j’ai décidé de prendre le tout pour du cash, ne l’oublions pas).

La mode! La condamnation des archaïsmes relève de la mode!

C’est éminemment contradictoire, voire antinomique. Si on sent le besoin de justifier la condamnation d’une forme, c’est qu’on veut donner une allure logique à cette condamnation (j’ai d’ailleurs déjà parlé de cette pseudo-logique des condamnations lexicales). Justifier le fait qu’une forme soit une faute parce qu’elle est un archaïsme n’est en rien logique, puisque ces archaïsmes sont vus comme tels parce qu’ils sont sortis de la langue courante, donc, parce qu’ils ne sont plus à la mode.

Je devrais remercier ceux qui condamnent les archaïsmes. Ils me fournissent un nouvel argument: la norme linguistique n’est rien d’autre qu’un consensus social, au même titre que le code vestimentaire, comme je l’affirme depuis le début que je tiens ce blogue. La norme prescriptive, si elle est essentielle, n’est cependant pas immuable. Et ceux qui condamnent les archaïsmes en font la démonstration, car ils prennent la mode comme base pour leur argumentaire…


*Itou, par exemple, est noté comme vieilli dans le Petit Robert 2013, tout comme à cette heure (que l’on trouve souvent écrit astheur).
** Par exemple, Guy Bertrand condamne l’expression avoir du millage parce qu’elle est vieillie.

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5 réponses à Des archaïsmes, des modes et du costume de bain…

  1. Charles St-Georges dit :

    Très bien dit! Il est intéressant, le phénomène de la chronologie normative. Traditionnellement, les Anglais ont considéré que Greenwich est le centre chronologique du monde et que le reste du monde est «en retard». Ce n’est pas une coïncidence que la mentalité colonialiste soit pareille. «Archaïsme»? Selon qui? Selon le temps de qui? Il y a beaucoup d’implications idéologiques là-dessus. Bliss Cua Lim a publié un livre très intéressant («Translating Time») sur la chronologie normative du colonialisme. Il est intéressant comment les soi-disant centres du pouvoir s’inventent un temps pour positionner leur discours là-dedans. Imposer un temps, c’est imposer une idéologie. «Il n’y a d’autres temporalités que la nôtre. Toutes les autres trajectoires dans te temps ne comptent pas comme réalité».

  2. Jonathan Boyer dit :

    Excellent article, comme d’habitude!

    Les éditeurs de dictionnaire sont en effet très habiles à maquiller des décisions éditoriales en « mécanismes naturels de la langue », la plus farfelue étant celle que des mots ou sens doivent « mourir » pour faire de la place aux nouveaux (étroitement liée avec la perception de la population que le dictionnaire = la langue). Je ne prêcherai jamais assez l’importance de varier ses sources d’information avant de condamner des usages.

  3. Raphaële Dupuis dit :

    Comme vous écrivez bien! Vos cours me manquent, j’aimais beaucoup votre façon de vulgariser!

  4. Normand dit :

    Mon père utilisait couramment le mot « étançonner ». J’aime bien ce mot. Je l’utilise encore, rarement au sens propre, mais souvent au sens figurez.
    Par exemple je dis à mes étudiants de quantique: « Étançonnez votre réponse ».
    Mes salutations.

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    À Raphaël: Merci beaucoup, très chère! L’enseignement me manque également. J’espère reprendre le collier sous peu!

    À Normand: Ce mot est absent du Petit Robert, mais le TLF le répertorie, en précisant que c’est un terme de construction. Mais il donne également un emploi figuré qui te plaira sûrement: «Emploi pronom. à sens passif. S’étançonner sur. S’appuyer, se fonder sur. Cette assertion ne s’étançonne sur aucune preuve (HUYSMANS, Cathédr., 1898, p. 246).»
    Je ne connaissais même pas ce mot! Je l’inclus à l’instant dans mon lexique interne. Je le chérirai d’autant plus qu’il me vient de mon aïeul!

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