De l’enseignement des règles…

Je suis sociolinguiste. Mes travaux et mes réflexions portent sur la relation entre les locuteurs et leur langue. Il m’arrive cependant d’enseigner les règles de la norme prescriptive. Compte tenu de ma formation de base, mon approche est différente de celle qui est habituellement adoptée. Je n’ai aucunement la prétention d’être meilleure que les autres. J’ai, par contre, la prétention de croire que mes réflexions peuvent contribuer au débat sur la qualité de la langue au Québec. On dit souvent que pour bien comprendre, il faut sortir de la boîte. Mais il ne faut pas seulement en sortir, il faut aussi l’analyser sous tous ses angles. Ce que je propose ici est l’un de ces angles.

Avant toute chose, il m’importe de bien définir ce que j’entends lorsque je parle de la qualité de la langue au Québec. On me connaît assez, je pense, pour comprendre que je n’adhère pas à cette idée selon laquelle les Québécois utiliseraient un mauvais français. Au contraire, je me bats bec et ongles contre cette idée. De toute façon, il suffit de discuter avec des enseignants d’origine française ou de corriger des textes rédigés par des Français pour constater que ces Français ne sont pas meilleurs que les Québécois. Ce n’est donc pas de la qualité de la langue dans l’absolu que je parle ici. C’est plutôt du fait qu’au Québec (et ailleurs), beaucoup de gens qui occupent des positions exigeant une maîtrise des règles de la norme prescriptive faillent à remplir cette exigence.

On a bien tenté de résoudre le problème en inventant ce qui est appelé la nouvelle grammaire, qui tire sa source des préceptes de la grammaire générative. Plutôt que de se baser sur le sens pour expliquer les accords, on utilise des manipulations syntaxiques. Je ne m’étendrai pas outre mesure au sujet de cette nouvelle grammaire. Je dirai simplement que, jusqu’à maintenant, je n’en ai pas vu les avantages. Les gens ne connaissent pas mieux les règles maintenant qu’elles sont expliquées différemment.

Mon expérience de sociolinguiste me permet de poser l’hypothèse que le problème ne relève pas des règles elles-mêmes, mais plutôt de la manière dont ces règles sont présentées dans la société. Jadis, on les enseignait à l’aide de punitions physiques. Ma grand-mère est bien moins scolarisée que mes étudiants universitaires, mais, contrairement à ces derniers, elle écrit pratiquement sans fautes. C’est que les règles de la norme prescriptive lui ont été enseignées à l’aide d’une autre règle, en bois, sur les doigts. L’importance de maîtriser la grammaire lui a été démontrée de manière coercitive.

Cette méthode est évidemment impensable (voire innommable) aujourd’hui, et je souhaite du plus profond de mon cœur qu’elle ne revienne jamais. Sa disparition est une des rares choses qui me permettent de garder espoir dans la race humaine. Mais si les punitions corporelles ont été abolies, la manière de présenter les règles, elle, a peu changé. Les marques rouges sur les doigts ont été remplacées par des marques rouges sur les copies.

Mais est-ce suffisant?

Manifestement, non. En théorie, la maîtrise des règles de la norme prescriptive est toujours aussi importante socialement. On accorde toujours une valeur sociale positive à ceux qui écrivent « sans fautes ». En théorie. Mais en pratique, qu’en est-il? Dans les faits, on dirait que les gens n’ont pas conscience de l’importance qu’a, dans notre société, la maîtrise de ces règles. S’ils en avaient conscience, ils les maîtriseraient. Les hommes qui occupent des positions qui exigent le port de la cravate connaissent bien l’importance de savoir faire un nœud de cravate. Et ils n’ont pas reçu de coups de règle sur les doigts pour l’apprendre! On leur a simplement fait comprendre qu’ils seraient stigmatisés s’ils faisaient leur nœud de cravate à l’envers.

Il m’arrive d’enseigner les règles de la norme prescriptive à des étudiants universitaires. Au premier cours, je leur fais toujours un laïus sociolinguistique. En gros, je leur dis que s’ils ont passé à travers tout le système scolaire québécois, aucune des règles que je leur présenterai dans le cours n’est nouvelle pour eux. Je leur dis que cela fait probablement 356 fois que quelqu’un leur enseigne, par exemple, les règles d’accord des participes passés. Je leur dis que s’ils ne maîtrisent pas encore ces règles, après 356 fois, ce n’est probablement ni la faute de la règle, ni la faute des enseignants. C’est leur faute personnelle. Je leur dis que je serai la 357ième personne à les leur enseigner, et que ce serait intéressant que, cette fois-ci, ce soit la bonne.

Puis, je leur explique l’importance sociale de la maîtrise de ces règles. Je leur sers ma métaphore de la cravate qui, ma foi, marche assez bien. J’admets avec eux, à leur grande surprise, que, dans l’absolu, ces règles sont parfaitement absurdes. J’admets avec eux que le fait de savoir ou non accorder ses participes passés n’est en rien un gage d’intelligence.

Je leur explique ensuite que la seule raison pour laquelle ils doivent savoir accorder leurs participes passés est que la société en a décidé ainsi, comme la société a décidé que, pour jouer au tennis, il faut maîtriser les règles du tennis. On peut certes décider de ne pas maîtriser les règles du tennis, mais, ce faisant, on décide de ne pas jouer au tennis. On peut certes décider de ne pas maîtriser les règles du français. Mais, ce faisant, on décide de ne pas jouer au français. Le problème, c’est que le seul fait que ces étudiants soient à l’université montre qu’ils ont choisi de jouer au français. Car la société a décidé que les gens qui possèdaient un diplôme universitaire se doivent de jouer au français. Cela n’a rien à voir avec l’intelligence ou la compétence. Il s’agit d’une exigence sociale, tout simplement.

Finalement, je dis que s’ils ne maîtrisent toujours pas les règles qu’on leur a enseignées à maintes reprises, c’est que, quelque part en eux, ils refusent de les maîtriser, souvent sous le prétexte qu’elles sont difficiles et illogiques. Elles le sont, en effet. Mais ce n’est pas une raison. Car maîtriser ces règles n’est pas plus difficile que, par exemple, faire une intégrale double (j’enseigne souvent à des étudiants en sciences), ni plus difficile que de programmer en C++, en python ou en java, ni plus difficile que de connaître les règles du football.

Tout est une question d’attitude. Les gens se réfugient derrière la difficulté des règles de la norme prescriptive pour justifier qu’ils ne les maîtrisent pas. Et comme cette attitude est répandue, elle est socialement acceptable. On se complaît dans ses failles. « Ah, moi, je n’ai jamais été bon en français. » « Ah! Moi non plus! Dis-moi, préfères-tu le football américain ou le football canadien?»…

Cette manière que j’ai de présenter les choses ne convainc évidemment pas tout le monde. Mais, à chaque session, des étudiants viennent me voir pour me remercier de les avoir « réveillés ». Et à chaque session, je constate une nette amélioration dans les rédactions de ces étudiants.

Si, par exemple, au lieu d’insister sur la terminologie des propositions (est-ce une proposition relative déterminative ou une proposition relative explicative?), on insistait sur l’importance sociale de la maîtrise des règles de ponctuation, on réussirait peut-être à convaincre certains rébarbatifs qui, au fond, ne demandent qu’à être convaincus…

Ce contenu a été publié dans Linguistique, Société québécoise, Sociolinguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à De l’enseignement des règles…

  1. Isabelle dit :

    Très bon texte Anne-Marie! Je vois chaque jour des exemples de ce laisser-aller de la part de gens en position hiérarchique de pouvoir et je me demande toujours comment ils peuvent accorder si peu d’importance à la qualité de leur langue… Ça devient dangereux quand même les gens qui reçoivent ces messages cessent d’y voir un problème. Alors, continue d’en sauver au passage :)

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Merci, Isabelle!

  3. Guy Lévesque dit :

    J’ai fait un sacré bout de chemin depuis que j’ai découvert votre blogue (via celui de Jean-Francois Lisée où il relatait votre lettre à René Lévesque).

    En ce qui concerne le français, j’avais, je m’en confesse, une mentalité de Père Fouettard. Au fil de la lecture de vos billets, que j’attendais avec impatience, ce rigorisme s’est effrité et finalement évaporé. Les argumentaires que vous développez tombent sous le sens et votre cheminement analytique a quelque chose qui m’est familier. Peut-être une certaine parenté avec ma formation d’anthropologue?

    Votre blogue fait partie de ceux que je consulte quotidiennement et vos billets si intéressants et pertinents sont toujours attendu avec autant d’impatience.

    Merci.

  4. Sophie dit :

    Excellent article et belle façon de présenter les choses. Je suis contente de voir que ça fonctionne avec vos étudiants. Ça fait longtemps qu’un tel discours devrait être répandu.

    L’incompétence en orthographe est généralisée. Elle est partout. Au travail, les communiqués, les documents de formation, les procédures, partout il y a des fautes par-ci, par-là. Dans les journaux, les livres, les articles de médias professionnels sur Internet, également. (Vos billets sont des perles rares).

    Je soupçonne en bonne partie les correcteurs orthographiques des logiciels de traitement de texte comme Word de jouer un rôle là-dedans. Les gens se reposent complètement là-dessus et se font jouer des tours. De nombreuses personnes me demandent de repasser leur texte avant de l’envoyer à leur patron ou professeur, et toujours je trouve des aberrations. Lorsque je les signale, j’ai droit à un « mais c’est ce que le correcteur a suggéré. » Par ailleurs, les correcteurs trouvent habituellement des fautes là où il n’y en a pas. Je ne m’en cache pas: je les hais, et je les désactive systématiquement depuis longtemps. Je suis tout de meme consciente que, comme souvent, ce n’est pas la chose en soit qui est un problème, mais l’utilisation qu’on en fait.

    Anecdote, une dame qui donnait un cours de français obligatoire que j’ai suivi dans le cadre d’un ancien emploi, racontait avoir donné des cours semblables à des étudiants en enseignement, dont un gars qui clamait qu’à titre de prof d’éducation physique il n’aurait « pas besoin de ça. » Elle lui a demandé de rédiger un billet imaginaire à des parents pour justifier l’exclusion de leur enfant du cours. Le type a écrit: « votre fille a été suspendue dans la classe… » et ne voyait pas le problème avec sa phrase!

    Continuez votre blogue. Je l’aime beaucoup.

  5. Jonathan Boyer dit :

    Je seconde le commentaire d’Isabelle et je me reconnais dans le témoignage de Guy Lévesque!

    Anne-Marie, as-tu une approche particulière avec tes étudiants à propos des trucs mnémotechniques édifiés dans leur imaginaire linguistique comme des règles hermétiques, qui finissent souvent par entraîner de la sur-correction?

    Par exemple, un étudiant écrit si on gère plutôt que si on gérait sous prétexte que «les si n’aiment pas les rait».

  6. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    à Guy Lévesque: Cher Monsieur, je vous remercie du fond du coeur pour ce commentaire. Comme vous le savez sûrement, je traverse une période très difficile. Je recommence tranquillement à reprendre mes activités normales. Sachez que c’est précisément pour les gens comme vous que je tiens ce blogue. Je suis très heureuse d’avoir pu contribuer à l’évolution de votre perception.

    À Sophie: Merci beaucoup! Il faut faire attention, par contre, à ne pas tout réduire à l’orthographe. L’orthographe, c’est de la décoration. C’est important, certes, mais ce n’est pas, à mon avis, la chose la plus importante dans les règles de la norme prescriptive. Les problèmes de syntaxe sont beaucoup plus grave. D’ailleurs, l’exemple que vous donnez n’est pas un exemple de faute d’orthographe, mais un exemple de vocabulaire. Il faut en effet être très prudent avec les correcteurs automatiques. Je dis toujours à mes étudiants d’au moins désactiver la correction en cours de frappe. C’est qu’ils n’y ont pas droit quand ils rédigent en classe, et ça les rend paresseux…

    À Jonathan: Oui, ou dans les interrogations indirectes: «Je me demande s’ils ne viendrait pas ce soir.», où le si n’a pas le même sens… Je me plais à dire que croire qu’on connaît les règles parce qu’on connaît les trucs, c’est comme croire qu’on sait cuisiner quand on sait faire du Kraft Dinner. De toute façon, les trucs ne marchent pas tout le temps, comme dans l’exemple que je viens de donner. Ils ne marchent probablement que dans 75% des cas. Et c’est dans l’autre 25% que les gens font des fautes. Et comme ils n’ont pas compris la règle et n’ont fait que mémoriser le truc, ils ne peuvent pas s’en sortir. Les règles du français sont certes illogiques en soi, mais il y a quand même une logique interne qui, lorsqu’on s’en donne la peine, n’est pas si difficile que ça à maîtriser.

  7. Un peu à l’image de ce que vous indiquiez, mon père aussi connaissait les règles afin de ne pas connaitre la règle… Pour le reste, ne s’agit-il pas d’une question de valeurs sociales? De l’importance qu’on accorde à la maitrise de la langue et à l’éducation en général?

    Il faut dire également que le MELS, avec ses grilles de correction permissives, nuit considérablement aux enseignants qui croient à la rigueur.

  8. Sophie dit :

    Vous avez raison concernant l’orthographe et la syntaxe, j’aurais dû préciser! J’imagine que c’est l’abondance des fautes partout qui finit par me rendre impatiente.

  9. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Au professeur masqué:
    Je ne suis pas certaine de comprendre «grilles de correction permissives»…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>