D’une blague plate…

Cela fait un bon bout de temps que cette photo circule dans les médias sociaux. La première fois que je l’ai vue, l’an passé, j’ai décidé de ne pas réagir. Mais comme elle est récemment revenue en force, je ne peux m’en empêcher

Source: Les Zinternets

Source: Les Zinternets

Oui, c’est une blague. Je suis certaine que beaucoup de gens ont ri en la lisant. Certains de mes amis l’ont même partagée directement avec moi, croyant que, comme je m’intéresse au français québécois, j’allais rire moi aussi. Je n’ai pas ri. Pour plusieurs raisons.

1) La première raison est qu’on présente le français québécois comme si c’était une langue différente du français. Cette manière de voir les choses est très fréquente. Le Dictionnaire québécois-français de Lionel Meney en est le meilleur exemple. J’ai déjà parlé ici de cette idée que le québécois puisse être une langue à part. Elle pourrait être légitime, certes, mais, pour le moment, elle n’est qu’une fabulation. Dans le cas qui nous intéresse, elle sous-tend un gros jugement de valeur: le québécois n’est pas du français, mais ce n’est pas à cause d’une réflexion idéologique de ses locuteurs, c’est à cause de sa piètre qualité.

2) Ce qui nous amène à la deuxième raison pour laquelle je n’ai pas ri. Comme dans la plupart des cas où l’on compare le « québécois » au « français », on compare le registre familier du premier au registre soigné/neutre du second. Ici, c’est d’autant plus malhonnête, qu’en plus, on y ajoute l’anglais. Comme si en français québécois, personne ne pouvait traduire l’anglais right here autrement que par drette là. Cette manière de présenter les choses nuit considérablement à l’image qu’ont les Québécois de leur langue, qui n’en mène déjà pas large. Car le registre familier, parce qu’il n’est pas le registre soigné, est toujours teinté d’une connotation négative. Les locuteurs possèdent un mécanisme qui leur permet d’identifier les formes familières et la plupart savent quand ces formes familières n’ont pas leur place. Comparer ici même à drette là, c’est comme comparer le sandwich au jambon du dîner, rapide, efficace et sans cérémonie, au filet mignon du souper, et dire qu’ils sont équivalents.

3) La troisième raison est la plus forte. On présente le français et l’anglais en suivant les règles de l’écrit, mais on présente le « québécois » avec une écriture pseudo-phonétique ridicule. C’est Georges Dor, avec son Anna braillé ène shot, qui serait content! Pourquoi écrit-on f-a-i-r-e dans faire croire, mais pas dans fer à craire? Et pourquoi, si on veut vraiment rendre la prononciation, n’écrit-on pas fer crwar au lieu de faire croire?* Et que dire de je te dis « traduit » par ch’te di? Est-ce à dire que lorsque j’enseigne à mes étudiants non francophones que le e de je peut tomber à l’oral, je ne leur enseigne pas du français? Je mets au défi quiconque serait capable de produire un «j» [ʒ], consonne sonore, devant un «t» [t], consonne sourde. C’est un principe simple de phonétique combinatoire. Les sons s’influencent entre eux. Il est presque impossible de prononcer un groupe formé d’une consonne sonore et d’une consonne sourde sans que la consonne sonore soit assourdie ou que la consonne sourde soit sonorisée. Lorsqu’on fait tomber le e de cheval, on ne prononce plus un [v], mais bien un [f]. On ne dit donc pas ch’val, mais bien ch’fal**. Même chose quand on fait tomber le e de de dans fin de semaine. Dans les faits, on ne prononce pas fin d’semaine, mais plutôt fin t’semaine. Tous les locuteurs francophones, qu’ils parlent « français » ou « québécois », prononcent je te dis comme ch’te di. D’ailleurs, dire que les Québécois prononcent ch’te di est une erreur. La majorité dirait plutôt je te le dis, avec assibilation du /d/, ce qui donnerait, selon le système de cette image ch’te l’dzi.

J’ignore d’où cette image est tirée. Le titre Traduction bilingue me laisse perplexe, car il y a trois « langues ». De toute façon, je me demande bien ce que serait une traduction qui n’est pas bilingue…

Certains d’entre vous sentiront sûrement le besoin de me dire « Ben voyons, calme-toi, c’est juste une blague! C’est sans conséquence! » Justement, non. Ce n’est pas sans conséquence.

Est-ce de l’autodérision? J’en doute. L’autodérision n’est possible que si l’on se connaît parfaitement. Comme Cyrano, qui se les sert lui-même avec assez de verve, mais qui ne permet pas qu’un autre les lui serve. Ici, le manque de connaissance au sujet du français québécois est manifeste. Car ce n’est pas parce qu’on parle une langue ou une variété de langue qu’on en est automatiquement spécialiste. Par exemple, la forme s’en bâdrer, dans baud toé zempa, n’est presque plus utilisée. Beaucoup la connaissent sans l’employer, mais je suis certaine que beaucoup de jeunes ne la connaissent pas du tout. Si l’on veut vraiment rendre compte de la manière dont les Québécois parlent, il faudrait à tout le moins le faire en utilisant des données vraisemblables!

Il s’agit plutôt d’une complaisance d’insécure [sic]. Une des méthodes typiques pour camoufler son insécurité est de se vanter de ce qui nous rend insécure [sic], comme si cela nous définissait. Les gens qui arrivent toujours en retard et qui doivent, à chaque fois, subir des commentaires négatifs, en viennent à se vanter de toujours arriver en retard. Mais ce faisant, ils ne règlent pas leur insécurité, ils l’érigent en système.

Et ces gens sont d’autant plus satisfaits quand ils ont la chance d’en rencontrer d’autres qui partagent la même insécurité! Ils se comprennent, ils se congratulent. Asinus asinum fricat… J’ai déjà eu, dans un cours, un petit groupe d’étudiants sud-américains qui étaient toujours en retard. Au début, ils étaient mal à l’aise, car le stéréotype du Sud-Américain retardataire leur faisait faire de l’insécurité. Mais, voyant qu’ils étaient plusieurs, ils se sont plutôt rassemblés et, au lieu de travailler pour arriver à l’heure, ils se sont mis à arriver en retard en groupe, riant et se vantant d’être des Sud-Américains.

Cette Traduction bilingue est en effet une blague. Mais comme certaines blagues sexistes ou racistes des années 1960 ne font plus rire du tout aujourd’hui, je rêve du jour où les blagues qui mettent en relief l’insécurité linguistique des Québécois soient elles aussi considérées comme des blagues plates…


*Je ne m’attends évidemment pas à ce que l’auteur sache qu’accroire, dans le Petit Robert, est considéré, entre autres, comme un terme littéraire. Ce serait trop en demander.
**Il peut aussi arriver que ce soit le ch /ʃ/ qui devienne sonore et se transforme en [ʒ], ce qui donne j’val. Il ne manque que la labialisation du /v/ en [w] et on obtient joual

 

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4 réponses à D’une blague plate…

  1. Très bon billet. Excellent !

    En lisant la « blague », une chose m’énervait au plus haut point (et a pris le dessus sur les autres éléments). Tu en as fait ton point 3. Il y a des lunes que je m’intéresse, de façon purement autodidacte, à la façon de faire la transcription du français québécois du registre familier, tout en conservant une logique grammaticale associée à l’écrit. Alors tu comprendras que l’orthographe pour le moins fantaisiste remplie d’illogismes et/ou incohérences m’a fait sursauter plus souvent qu’autrement… (Par exemple, « fer » au lieu de « faire » est complètement inutile et dans l’champ !)

    Pour ce qui est des autres points, je suis tout aussi d’accord avec tes constats.

  2. Bien dit. Il y a un mépris classiste de la langue vernaculaire dans ce prétendu gag. Quel gâchis quand on pense aux richesses de la langue parlée, à la verdeur du langage non sty;é, aux reliefs du normand qui décorent encore le québécois…
    Par contre, j’ai trouvé une approche plus intéressante sur ce site: http://www.wikebec.org/

  3. Guy Lévesque dit :

    Encore un billet décapant (et recentrant) comme je les aime.

    L’insécurité que vous décrivez ne s’applique pas qu’à la langue. À mon sens, dans son blogue «pré-ministériel», Jean-François Lisée menait, sur le plan économique, un combat semblable au vôtre. Remettre la confiance en soi sur les rails, existe-t-il un combat plus fondamental et plus fondateur?

    Contrairement à ce qu’on entend sur certaines tribunes, je ne crois pas que cette insécurité soit un atavisme inscrit une fois pour toute dans les gênes des québécois. Les expressions «né pour un petit pain» et «y’a seulement les québécois pour se manger entre eux» me mettent littéralement hors de moi. Je pense au contraire que cette insécurité s’explique par notre cheminement historique et notre situation politique. Certaines fois, je me surprends à essayer d’imaginer quelle serait l’impact sur notre autoperception d’une accession à la souveraineté politique. Mais je m’éloigne du centre de gravité de ce blogue, veuillez m’en excuser.

    Au plaisir, chaque fois renouvelé, de vous lire.

  4. Amen! Je n’ai rien à ajouter. Tout à été dit. Merci!

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