De l’atrophie lexicale…

Dans mon dernier billet, j’ai fait l’apologie du registre familier. Un lecteur a laissé le commentaire suivant:

Ne pensez-vous pas que la capacité à manier différents registres permet de s’exprimer avec plus de précision ? Il me semble qu’il est difficile d’élaborer une pensée construite et argumentée en ayant un vocabulaire limité.

Il est certain que la capacité à manier différents registres est avantageuse, et je ne crois pas avoir jamais fait la promotion de l’emploi exclusif du registre familier. De plus, il faudrait bien garder à l’esprit que lorsqu’on parle de « manier différents registres », on parle de plusieurs registres, et non pas du seul registre soigné. Car si un locuteur qui ne maîtrise pas le registre soigné peut se trouver en difficulté dans une situation qui exige ce registre, le contraire est aussi vrai: on peut très bien être mal pris si on n’est pas capable de parler au registre familier quand la situation l’exige.

Je tiens maintenant à attirer l’attention sur la seconde partie du commentaire, qui sous-entend que registre familier est synonyme de vocabulaire limité. Bien que répandue, cette idée n’en est pas moins erronée.

C’est qu’il faut prendre garde, ici, à ne pas confondre deux types de variation sociolinguistique: la variation situationnelle, dont dépendent les registres de langue, et la variation socioéconomique, qui, elle, fait plus référence à ces notions taboues de classes sociales et de degré d’instruction.

Ces deux types de variation ne sont pas mutuellement exclusifs. Il y a des sphères sociales dans lesquelles l’utilisation du registre soigné n’est presque jamais nécessaire. Par exemple, la vie quotidienne de feu mon grand-père, cultivateur de son état, n’exigeait pas qu’il utilise le registre soigné. Donc, il ne maîtrisait évidemment pas ce registre comme l’aurait fait un professeur d’université. C’est donc dire qu’à cause de sa position socioéconomique, la possibilité de variation situationnelle était plus restreinte chez mon grand-père que chez un professeur d’université, puisque le registre soigné lui était plus difficile. Mais tout est une question de besoin. Je pourrais certainement me forcer pour être capable de faire reculer un tracteur auquel est attachée une remorque pleine de foin. Je ne crois pas, cependant, que cette capacité me serait très utile, puisque ma vie quotidienne n’exige pas que j’utilise un tracteur et une remorque à foin.

Mais, de toute façon, dans mon précédent billet, je ne parle pas de la variation socioéconomique. Je parle du registre familier, ce registre qui est utilisé par toutes les classes sociales.

Un locuteur a le même lexique interne lorsqu’il parle au familier que lorsqu’il parle au soigné. Le vocabulaire ne dépend pas du registre, il dépend du degré d’instruction. Et si les gens moins instruits, qui ont donc, selon certains standards, « un vocabulaire limité », sont portés à plus utiliser le registre familier que les gens plus instruits, cela ne veut pas dire que ce registre est, en soi, le signe d’un vocabulaire limité. De toute façon, la variation de registres n’est pas uniquement perceptible dans le lexique. Elle l’est aussi dans la phonétique, dans la syntaxe et dans la morphologie. Je peux très bien utiliser, au familier, un mot réputé soigné, en l’incluant dans une phrase dont la syntaxe serait familière.

J’ajouterais même ceci: comme les règles du registre familier sont moins rigides que celles du registre soigné, on a, au familier, plus de possibilités lexicales. Il arrive même que l’utilisation du registre familier permette un vocabulaire plus large que le registre soigné. Au familier, j’ai le droit d’inventer des mots, de créer de nouveaux dérivés. Je peux ainsi cibler précisément mon besoin lexical et me faire un mot qui répond spécifiquement à ce besoin, sur mesure. La seule limite à cela est l’inter-compréhension: il faut que les gens à qui je m’adresse comprennent le mot que j’ai inventé. Par exemple, lorsque je discute avec mes amis linguistes, qui connaissent la terminologie de la linguistique, je peux, au familier, inventer le terme pentaphtongue (sous le modèle de diphtongue), pour faire de l’humour ou exprimer l’idée d’une diphtongue très prononcée. Je n’aurais pas la permission de faire cela au registre soigné. Je ne pourrais pas, dans une congrès de phonétique, parler de pentaphtongue.

Je peux aussi emprunter tous les mots que je veux à n’importe quelle autre langue, en autant, encore une fois, que les gens à qui je m’adresse comprennent cette langue. En italien, le mot spalancare veut dire « ouvrir très grand ». Mon conjoint, qui est d’origine italienne, a créé le mot français épalancher, que lui et moi utilisons maintenant quotidiennement (je peux facilement lui demande d’épalancher la fenêtre). Je n’aurais pas cette possibilité au registre soigné, puisque les règles d’inclusion des nouveaux mots y sont très strictes.

Par ailleurs, je l’ai déjà dit, le registre familier permet une beaucoup plus grande expressivité. Au familier, je peux faire une double négation (qui, contrairement à ce qu’on voit en mathématiques, n’annule rien, elle ne fait que renforcer le caractère négatif), je peux ajouter quatre ou cinq superlatifs, je peux additionner les préfixes. Je peux dire qu’hier, j’ai mangé une hyper-méga-extra-super grosse salade, ce qui serait beaucoup plus précis que si j’avais dit que j’en avais mangé une énorme. Si je suis en colère à cause d’un imbécile, je peux dire, en français québécois, qu’il s’agit d’un crisse de gros cave, ce qui est beaucoup plus fort que si je disais simplement que c’est un imbécile.

On accorde une valeur sociale supérieure au registre soigné, mais il ne faut pas perdre de vue qu’une valeur sociale n’est pas une valeur intrinsèque. En plus de réhabiliter le registre familier, cela permet aussi d’éviter l’idée saugrenue que l’utilisation de ce registre mène à l’atrophie lexicale…

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2 réponses à De l’atrophie lexicale…

  1. Victor dit :

    «on peut très bien être mal pris si on n’est pas capable de parler au registre familier quand la situation l’exige.»

    Exact. Par exemple, un universitaire qui se fait embaucher dans une industrie régionale où il doit échanger souvent avec des ouvriers qui «RRhhisent» leur «j» et qui joualent à tire-larigot. Connaître quelques expressions et tournures de phrases qui leur sont famillièrrs aura toutes les chances de l’aider dans sa démarche. Plus touchant, imaginons ce même universitaire qui se retrouve par hasard le confident du moment d’une personne très chamboulée par ce qu’elle vit. Malgré son empathie, s’il ne sait trouver des mots et des phrases famillières, s’il ne sait que «parler comme un livre», il risque d’être moins réconfortant, malgré son souhait sincère.

    «Je peux très bien utiliser, au familier, un mot réputé soigné, en l’incluant dans une phrase dont la syntaxe serait familière.»

    Je fais ça tout le temps. Sans même m’en rendre compte. Je trouve que c’est la meilleure preuve d’amour de sa langue.

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