De mon grand frère, la suite, ou de mon devoir d’indignation…

Cela fait trois mois, aujourd’hui, que mon frère est mort.

La douleur est moins aiguë, mais elle est toujours présente. Je ne crois pas qu’elle s’en ira jamais. Par contre, depuis que j’ai pris conscience que le deuil est un état, et non un processus, je me porte un peu mieux. J’ai cessé d’attendre que tout cela passe, je travaille plutôt à m’y habituer. « On n’oublie rien de rien, on s’habitue, c’est tout » disait Jacques Brel…

Je l’ai dit ici, mon Claude était d’une extrême sensibilité, ce qui le rendait particulièrement fragile. Cette fragilité l’avait même forcé, il y a quelques années, à se retirer un peu du monde. Il n’en pouvait plus de s’indigner contre les injustices, contre les mensonges, contre les atrocités.

C’est un peu cette fragilité qui l’a tué. Certes, concrètement, c’est une bactérie qui l’a tué. Mais c’est cette fragilité qui l’a rendu vulnérable. J’en sais assez sur la nature humaine et sur le fonctionnement du système immunitaire pour pouvoir poser cette hypothèse.

Je n’ai pas cette fragilité. J’ignore pourquoi. Est-ce mon caractère, est-ce ma capacité de résilience, est-ce de l’inconscience? Je ne le sais pas. Mais je n’ai pas cette fragilité.

Depuis la mort de mon frère, on dirait que j’ai hérité de son indignation. Et le fait que je n’aie pas sa fragilité me donne une grande responsabilité. Je suis investie d’un devoir d’indignation. Mon frère s’indignait, mais en silence. Réflexe d’autodéfense. Je dois parler pour lui. J’étais tranquillement athée, je le suis maintenant farouchement. J’étais féministe sans le dire, je le clame maintenant haut et fort. Je détestais le mensonge, maintenant, je l’abomine.

Je dois le venger. Je dois venger mon frère, fragilisé par sa sensibilité devant toutes les atrocités causées par la Bêtise, fille de la Connerie, comme le disait Romain Gary:

Je suis en train de me dire que le problème noir aux États-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans les profondeurs de la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, qui est la Connerie. Jamais, dans l’histoire, l’intelligence n’est arrivée à résoudre des problèmes humains lorsque leur nature essentielle est celle de la Bêtise.*

Je n’ai pas la prétention de résoudre ces problèmes, loin s’en faut! Mais je me dois d’essayer. Pour moi-même (je suis d’ailleurs convaincue que toute philanthropie se fait d’abord pour soi-même). Je n’ai pas le droit de rester inactive. J’ai la chance de ne pas être aussi fragile que mon frère. Je suis capable d’en prendre. Je ne dois donc pas rester là à ne rien faire. Ce serait du gaspillage.

Mais devoir d’indignation ne veut pas dire éparpillement. Je dois être réaliste si je ne veux pas m’autodétruire. Je choisis donc ma cause, celle qui, de toute façon, me tient à cœur depuis 15 ans: l’insécurité linguistique des Québécois, cette toxine qui mine l’identité.

Me voici, donc.


* GARY, Romain, Chien blanc, Gallimard, 1970, [il me reste à trouver la page!]

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3 réponses à De mon grand frère, la suite, ou de mon devoir d’indignation…

  1. sylvainGriggs dit :

    C’est un gros pourcentage de gens qui ne vont plus voter, ils sont tous comme ton frère. Il y en a beaucoup des gens qui pourraient changer les choses… mais l’éveil s’en vient, ça va faire mal à nos habitudes et notre routine, mais se sera une libération pour les générations futur et apres que le paix sera installé tout sera a recommencer !!! L’humain est bon et trouvera toujours un moyen de s’en sortir.

  2. Guy Lévesque dit :

    Vous avez bien raison de parler de toxine en ce qui concerne l’insécurité. Et, comme je le mentionnais dans un précédent commentaire, ce poison ne ronge pas seulement notre confiance en nos capacités linguistiques. Le combattre, c’est faire œuvre collective utile. Je salue donc votre engagement dans l’escadron linguistique. 😉
    Mais ne surestimez pas vos forces. Prenez soin de vous. Pour vous… et pour nous.
    Salutations.

  3. grande-dame dit :

    Tout juste au moment où je découvre la joliesse de vos idées et de vos mots, je tombe sur ce billet.
    Et je sympathise.
    Et j’ai mal pour vous.
    Et je comprends la hargne, la douleur, l’impuissance.

    L’impuissance.

    C’est aussi une bactérie qui m’a volé une personne que j’aimais profondément: mon petit homme de 23 mois.

    Le temps sait apaiser mais jamais rien ne sera plus « comme avant ».

    Mes sympathies à vous et longue vie à la mémoire de votre frère.

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