Du registre familier, des sujets sérieux et de kekun…

Les lecteurs assidus de ce blogue auront depuis quelque temps compris que l’une des lignes directrices de ma réflexion sur le français québécois sont les registres de langue. Je crois que si les registres de langue étaient correctement présentés, une bonne partie des problèmes d’insécurité linguistique au Québec trouveraient leur solution. Si les gens responsables de la norme prescriptive ajoutaient, simplement, à leurs remarques, que ces remarques ne s’appliquent que dans un contexte de registre soigné, beaucoup de Québécois arrêteraient de se penser hors-la-loi quand, dans leur vie quotidienne, ils callent une pizza au lieu de la commander ou qu’ils comprennent pas pantoute au lieu de ne rien comprendre.

Mais il y a plus. Il y a la connotation associée au registre soigné. Quand on utilise le registre soigné, on « parle bien », on « parle un bon français ». Cela est très compréhensible, puisque le rôle social du registre soigné est de donner une image positive du locuteur qui l’utilise. Mais il ne faudrait pas pour autant croire que le registre soigné est, en soi, supérieur au registre familier.

Plusieurs ont souvent tenté de me démontrer le contraire en arguant qu’il y a des sujets dont on ne peut tout simplement pas parler au registre familier. Des sujets sérieux. Des sujets savant.

Sans blague?

Lorsque, un verre à la main, je discute d’épistémologie de la phonologie générative avec mon meilleur ami, je n’utilise pas le registre soigné. Certes, le terme épistémologie peut surprendre dans un contexte familier, mais ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un terme soigné, c’est plutôt parce qu’il s’agit d’un terme savant. Et, certes, la majorité des gens qui n’arrivent pas à maîtriser le registre soigné (parce qu’ils ne se trouvent jamais dans une situation qui l’exige) sont probablement incapables de parler d’épistémologie.

Pourtant.

Pourtant, il est très possible de parler d’épistémologie au registre familier. Car ce n’est pas le sujet qui détermine le registre à utiliser, c’est la situation de communication. Si les sujets dits sérieux ou savants sont plus souvent traités dans les situations de communication qui appellent le registre soigné, cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas en parler au familier. Il y a une corrélation entre les sujets sérieux et le registre soigné, mais le premier n’est pas la cause du second.

Mon amie Véronique Grenier a récemment pondu un magistral texte. Elle l’a intitulé « Fait en Chine… par kekun ». Ce titre annonce le registre familier, qu’elle utilise tout au long de sa chronique. Elle y parle du sentiment de culpabilité qu’elle ressent lorsqu’elle constate que son confort dépend de la piètre qualité de vie de nombreuses personnes, dont elle ignore tout. Qu’on ne me dise pas que ce sujet n’est pas sérieux!

On me voit faire l’apologie du registre familier. J’entends d’ici crier les puristes: mais a-t-on pensé aux enfants?! Oui. Justement. On y a pensé. Dire que le registre soigné n’est pas, en soi, supérieur au registre familier n’implique aucunement de dire que désormais, on peut utiliser le registre familier dans n’importe quelle situation. Et cela n’implique pas non plus qu’on doive cesser d’enseigner aux enfants à utiliser le registre soigné. Loin de là.

Le registre soigné a un valeur sociale. Il est une carte de visite. On se souviendra de ma métaphore de la cravate. Véronique sait très bien qu’écrire kekun n’est pas la manière « correcte » de le faire. Ce n’est pas parce qu’elle manque de connaissances sur le registre soigné, ce n’est pas parce que ses professeurs ont péché par excès de laxisme durant ses études qu’elle écrit kekun. Et je suis certaine que lorsque son fils apprendra à écrire, elle voudra qu’il apprenne à écrire quelqu’un, tout Jedi qu’il soit.

Si Véronique écrit kekun, c’est pour donner plus de force à son texte. Ce faisant, elle nous rejoint, presque viscéralement. Car le registre familier a ceci de plus que le registre soigné: la viscéralité (sic). Ce n’est pas pour rien qu’on l’utilise dans les communication avec ses proches. Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle, justement, familier. C’est qu’il est imbibé de prochitude (sic). C’est qu’il est imprégné d’affectivité (ah, tiens! pas sic!).

C’est pour cela que, lorsqu’on ressent des émotions puissantes, comme la colère, on a de la difficulté à ne pas utiliser le registre familier. C’est pour cela que quand il fait frette, il fait plus froid que quand il fait froid. C’est pour cela que quand une personne farme sa yeule, elle se tait beaucoup plus que quand elle se tait.

Le registre soigné est essentiel, mais il n’est pas nécessaire dans toutes les situations. Et il n’est pas garant du degré de sériosité (sic) d’un sujet. Si on cessait de déprécier le registre familier, si on cessait de prétendre qu’il faut absolument et constamment s’exprimer en obéissant à toutes les règles du registre soigné, chose utopique s’il en est une, peut-être que les locuteurs seraient plus enclins à faire des efforts pour maîtriser ce registre, ce qui contenterait bien des puristes qui pensent aux enfants.

Car prétendre que les règles du registre soigné sont pertinentes dans toute les situations, c’est prétendre que la cravate est toujours nécessaires. Or, parfois, on ne met pas de cravate. Et même, parfois, pour prendre position, pour donner de la force à son image, on peut, consciemment, mettre sa cravate à l’envers.

Le bout court de la cravate de Véronique Grenier est manifestement par-dessus le bout long. Et c’est très joli ainsi.

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3 réponses à Du registre familier, des sujets sérieux et de kekun…

  1. Raphaël dit :

    C’est très agréable de vous lire.
    Ne pensez-vous pas que la capacité à manier différents registres permet de s’exprimer avec plus de précision ? Il me semble qu’il est difficile d’élaborer une pensée construite et argumentée en ayant un vocabulaire limité.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    C’est une question qui revient souvent. Je ferai un billet sur ce sujet prochainement.

  3. Pierre-Luc Langevin dit :

    Évidemment, j’adore ce billet.

    Je fais aussi partie de ceux qui préfèrent penser plus et sortir un peu des cloisons prédéfinies, au risque de déplaire. Après tout, il faut commencer par de petites vagues pour qu’il y ait du changement.

    J’ai regardé notre ami Bock(é) hier soir, à Tout le monde en parle. Le danger, avec les cravates, c’est que certains la portent tellement longue qu’ils finissent par se prendre les pieds dedans.

    J’opterai pour un chic noeud papillon, avec des participes passés d’un côté et des images de chats comiques de l’autre.

    Ne cessez jamais d’écrire, de grâce.

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