De l’orthographe des mots familiers…

Le chroniqueur culturel du magazine L’actualité, André Ducharme, a publié récemment un billet dans lequel il reproche au groupe de folklore québécois Garoche ta sacoche l’orthographe du mot garrocher:

Le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron met deux « r » à « garroche », mais bon on peut faire de la musique et ne pas savoir orthographier un verbe (les auteures-compositrices-interprètes auraient pu faire l’effort d’ouvrir Le Petit Robert – ne commençons pas à pinailler).

Justement, pinaillons!

D’emblée, je soulignerai le fait qu’utiliser l’insignifiant ouvrage de Léandre Bergeron comme source linguistique sur le français québécois pour formuler une critique est, en soi, insignifiant. Certes, monsieur Ducharme n’est probablement pas au courant que ce « dictionnaire » n’en est pas vraiment un, puisqu’il n’obéit à aucune des règles qui dirigent la rédaction d’un dictionnaire, dont l’une est que l’auteur soit lexicographe. Mais quand même. J’inviterais mes lecteurs qui ont cet ouvrage en main à consulter l’entrée étudiant en lettre, qui est défini par « homosexuel », et plotte (qui, à mon humble avis, est le mot le plus vulgaire du français québécois), qui est défini par « femme », sans marque d’usage, quelle qu’elle soit. Ces deux seuls exemples permettent de démontrer la non-pertinence de cet ouvrage comme source sur le français québécois et, par le fait même, la non-pertinence de quelque argument que ce soit qui se baserait sur cet ouvrage. Mais bon, pour emprunter les mots mêmes de monsieur Ducharme, on peut faire des chroniques et ne pas connaître la valeur des ouvrages cités…

Mais comme je m’en voudrais d’accorder trop d’importance à l’ouvrage de Bergeron en lui consacrant tout un billet, passons. De toute façon, ce n’est pas de cela que je désire parler ici.

C’est plutôt de cette idée qu’on puisse mal orthographier un mot familier. Car on s’entend bien que garrocher (avec un ou deux r) est un mot familier. Le propre du registre familier est de permettre aux locuteurs une plus grande liberté. En familier, on accepte l’absence du ne de négation, on accepte les abréviations, on accepte les mots plus vagues, bref, on accepte bien des choses.

Si je tombais sur le mot garocher dans un texte universitaire, je considérerais cela comme une faute. Mais ce ne serait pas une faute d’orthographe. Ce serait une faute de style: ce mot est familier, il n’a donc pas sa place dans un contexte qui appelle le registre soigné.

Cela ne fait pas très longtemps que le Petit Robert rend compte des mots familiers québécois (j’en ai d’ailleurs parlé ici plus en détails). Cela veut dire que garrocher n’a pas toujours été attesté dans le Petit Robert. Est-ce à dire qu’avant, on pouvait l’écrire comme on le voulait? Est-ce à dire qu’à partir du moment où un mot familier est attesté dans le Petit Robert, le couperet du Dieu Dictionnaire est tombé et que l’orthographe de ce mot est non seulement fixée, mais que toutes les autres orthographes sont fautives? Dépêchez-vous, amis Québécois, à écrire comme bon vous semble les mots qui ne sont pas encore relevés dans le Petit Robert! Dépêchez-vous à écrire tabarnak, tabarnac, tabarcack ou tabarnaque! Car s’il lui prend l’envie de relever les sacres, le Petit Robert vous en imposera l’orthographe!

Pour m’amuser, je suis allée chercher le nombre d’attestations de garocher avec un seul r dans le fichier lexical informatisé du Trésor de la langue français au Québec. Il y en a 108, dont une d’Yves Thériault:

– Ma foé d’gueux, un cheval en sait des fois plus long que nous aut’. Regardes-y la queue.
Ça valsait d’un bord et de l’aut’, les sabots pétaient sus la gravelle comme de la grèle, et à tout moment Tommy vous garochait des hennissements à craquer les cailloux.*

Si je suis la logique de monsieur Ducharme, il faudrait, ici, reprocher à Yves Thériault non seulement de ne pas avoir su écrire garrocher, mais aussi d’avoir fait une faute dans foi, Dieu, autres et sur!

Cette prise de position peut sembler anodine de prime abord. M. Ducharme s’en excuse lui-même. Mais elle ne l’est pas. Car elle illustre la manière dont on voit sa langue: fermée, rigide, fixe.

La langue française est une des langues les plus normées du monde. Ses règles sont difficiles, complexes et, bien souvent, illogiques. Peut-on, de grâce, donner un peu de lousse à ses locuteurs en leur permettant d’écrire le familier comme bon leur semble!? Peut-on, de grâce, laisser ce groupe au nom savoureux garocher sa sacoche avec un seul r?


*THÉRIAULT, Yves, 1976, Moi, Pierre Huneau, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, Ltée, p. 88.

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Une réponse à De l’orthographe des mots familiers…

  1. Dominique D. dit :

    Je ne saurais vous dire à quel point j’adore vous lire! Vos prises de position sont toujours intéressantes et pertinentes.

    Dire qu’avant de vous lire je croyais que la linguistique et les linguistes étaient tous pris dans la rigidité formelle….

    Merci pour cette merveilleuse découverte qui fait de la linguistique un univers fascinant et passionnant!

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