Du français du XVIIe…

«Au Québec, on parle le français du XVIIe siècle.» J’ai récemment lu ce commentaire dans une conversation sur Facebook. Il est habituellement émis pour prendre la défense du français québécois, alors, en soi, je ne devrais pas m’en formaliser, puisque je suis moi-même une farouche défenderesse du français d’ici.

Et pourtant.

Ce commentaire me dérange. D’une part, à cause du ton qui y est généralement associé. Un ton affectueux, enveloppé d’un petit ruban rose. Un ton doucereux, voire puéril. C’est donc ben cute, on parle le français du XVII… C’est la même chose quand on dit que le français québécois est imagé, pittoresque ou savoureux. Ça se veut positif, mais ça cache un jugement de valeur. Car c’est bien beau et attrayant, le pittoresque, mais on ne s’en servirait pas dans un contexte officiel.

Mais, d’autre part, ce commentaire me dérange aussi (et surtout) parce qu’il est issu d’un raisonnement boiteux.

Car que dit-on lorsqu’on dit que les Québécois parlent le français du XVIIe siècle? On dit que les Québécois ont conservé des formes de cette époque. C’est vrai. Plusieurs formes utilisées au Québec datent de l’époque de la colonisation. Mais est-ce que cela veut dire que tout le français québécois vient du XVIIe siècle? Certainement pas! Car si c’était le cas, on pourrait tout autant dire qu’on parle le français du XIIIe siècle, car on utilise les mots absolument, qui, selon le Petit Robert, date de 1225, bouteille, qui date de 1230, emporter, qui date de 1280 et imaginer, qui date de 1290.

Donc, ce n’est manifestement pas parce que les Québécois utilisent des formes issues du XVIIe siècle qu’on peut dire qu’ils parlent le français de cette époque.

Pourquoi dit-on cela, alors?

On dit cela parce que certaines formes qui étaient utilisées à l’époque de la colonisation sont encore présentes en français québécois, mais ne sont plus en usage en France. Ça aussi, c’est vrai. Il y a beaucoup de mots qu’on trouve encore au Québec qui sont disparus de l’usage hexagonal. Mais cela veut-il dire que les Québécois parlent le français du XVIIe? Pas plus!

Car si on dit cela, on peut également dire que les Français parlent le français du XVIIe siècle. Car ils emploient des mots « anciens » que les Québécois n’emploient pas. Par exemple, potiron date d’environ 1500, pastèque de 1619, serpillière de 1403 et moufle de 1220. Ces mots étaient vraisemblablement utilisés au XVIIe siècle. Pourquoi, lorsqu’on utilise astheur, itou et moé, on parle le français du XVIIe, mais pas lorsqu’on utilise potiron, pastèque ou serpillière?

Certes, les linguistes qui travaillent sur l’histoire du français québécois expliquent que plusieurs québécismes sont issus du XVIIe siècle. J’en suis. Et nous sommes contents lorsque nous trouvons une forme québécoise dans un texte de cette époque. Cela permet même, parfois, de répondre aux puristes. Par exemple, mouche à feu, que le Multidictionnaire classe parmi les anglicismes, n’en est pas un, puisqu’il est attesté au XVIIe siècle.

Mais le fait qu’on ait des formes issues de cette période ne veut pas dire qu’on parle le français de cette période! Que je sache, télévision, ordinateur, micro-ondes et moissonneuse-batteuse ne datent pas du XVIIe siècle!

Lorsque les linguistes analysent le français québécois, ils le font habituellement sur un base différentielle: ils mettent en relief les formes qui sont différentes des autres variétés de français. Pour ce faire, il faut nécessairement un point de comparaison. Les linguistes utilisent habituellement ce qu’ils appellent le français de référence, qui est le français relevé dans les principaux ouvrages de référence, comme le Petit Robert, par exemple. Mais il s’agit d’un choix méthodologique et non idéologique.

Présenter le français québécois comme du français du XVIIe siècle, c’est prétendre qu’au Québec, la langue n’a pas évolué. Mais le français québécois a autant évolué que le français hexagonal. Les deux ont évolué en parallèle, en gardant des choses communes, en ajoutant des formes chacun de leur côté (toubib, par exemple, est apparu en France et pas au Québec) et en en conservant d’autres qui sont différentes.

Les Québécois du XXIe siècle parlent le français québécois du XXIe siècle, final bâton.

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2 réponses à Du français du XVIIe…

  1. Normand dit :

    Bonjour,
    Je pense bien que nous pourrions dire la même chose du français acadien.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, certainement!

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