Du tutoiement des Québécois et des linguistes d’estrades…

Plusieurs amis ont partagé avec moi cet article de Pascal Henrard.  Je ne désire pas répondre systématiquement à ce texte, dans lequel monsieur Henrard confond manifestement anglophonie et américanité. Je m’en tiendrai à cette affirmation:

Le «tu» utilisé à tout vent est bien sûr la traduction trop littérale du you si convivial.

«Bien sûr», dit-il.

La raison pour laquelle les Québécois tutoient plus facilement que les Français réside dans le fait qu’ils aient traduit you en tu. Que tous les sociolinguistes qui étudient la représentation dans la langue des relations interpersonnelles aillent se coucher: Pascal Henrard a parlé. On peut fermer le dossier. La question est close.

Non, chers amis, ce tutoiement ne s’explique pas par le fait que la majorité des colons français qui sont venus s’installer en Nouvelle-France étaient d’extraction sociale humble. Non, ce n’est pas parce que les conditions de vie en Nouvelle-France étaient différentes des conditions françaises que les relations interpersonnelles se sont développées différemment. Et les témoignages des aristocrates français qui critiquaient la trop grande convivialité des Canadiens de l’époque du Régime français ne doivent pas entrer en ligne de compte. Monsieur Henrard l’a dit: c’est à cause de l’anglais, et même, d’une mauvaise compréhension de l’anglais, puisqu’on en a fait une « traduction trop littérale ». Maman chérie, si je ne vouvoie pas ma grand-mère, ce n’est pas parce que tu as jugé bon de rendre ma relation avec elle plus personnelle. C’est parce que tu as fait une traduction trop littérale de l’anglais. Je suis désolée de te l’apprendre…

Ce n’est pas la première fois qu’un chroniqueur y va d’un tel raisonnement à l’emporte-pièce. Vincent Marissal, Mathieu Bock-Côté et Lysiane Gagnon, pour ne nommer que ceux-là, l’ont déjà fait allègrement.

Des propos de ce genre me heurtent doublement. Ils me heurtent dans ma fibre de Québécoise, mais aussi dans ma fibre de linguiste. Je ne parlerai que du second heurt.

Il existe une discipline appelée linguistique. Cette discipline est très large. On peut parler de syntaxe, de morphologie, de phonétique, de sociolinguistique, de philologie, et on peut même mélanger tous ces domaines ensemble. La linguistique, donc, est une discipline complexe. Ne s’improvise pas linguiste qui le veut. Et si le seul fait qu’il possède un corps ne fait pas de quelqu’un un biologiste, le seul fait qu’il parle une langue ne fait pas de lui un linguiste non plus.

Avant de donner l’origine d’un mot, les linguistes historiens se doivent de faire des recherches approfondies. Selon les mots, et selon l’état des connaissances, cela peut prendre plusieurs mois. C’est qu’on doit analyser tous les cas de figure. On doit trouver tous les textes dans lesquels ce mot est attesté, pour en trouver le plus ancien (ce qui donne la date d’attestation de ce mot). On doit étudier les images créées avec ce mot, ses connotations, les registres de langue auxquels il appartient, etc*.

Bref, c’est ben de l’ouvrage.

Dans le cas du tutoiement, c’est encore plus d’ouvrage. Parce qu’on ne parle pas tant de langue que de relations interpersonnelles traduites par des formes langagières. Pour en trouver l’origine, on devra, en plus, aller faire des recherches en histoire et en sociologie. Et on pourra, avec ces recherches, faire un mémoire de maîtrise ou une section de thèse de doctorat.

Un conseil: méfiez-vous. Méfiez-vous des bien sûr. Ils sont très rares en linguistique. Et méfiez-vous des étymologies trop faciles ou trop belles qui, comme par hasard, servent précisément le propos des linguistes d’estrades qui en sont les auteurs.


*Je recommande la consultation de la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP), section Québec, pour des exemples d’analyses historiques.

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8 réponses à Du tutoiement des Québécois et des linguistes d’estrades…

  1. Pascal Henrard dit :

    Vous avez entièrement raison. Et je vous remercie de votre démonstration. Notez que mon analyse sans prétention n’était pas celle d’un universitaire bardé de diplômes que je n’ai pas mais plutôt celle d’un modeste observateur de l’univers qui nous entoure.
    J’imagine que vous n’allez pas non plus aimer ce texte-ci:
    http://henrard.wordpress.com/2010/08/29/tu-me-fait-chier/
    Cordialement.

  2. Frédéric Benoit dit :

    Je n’ai pas lu votre billet, monsieur Henrard, mais si une forme s’est généralisée en anglais, ce n’est pas le tutoiement puisque le pronom « thou » n’est plus employé depuis belle lurette. « You » était un marqueur de respect, de déférence et indiquait le statut social du locuteur :

    « There is an informal « you » that one uses with those one knows, and a more polite, reserved « you » that one uses in other company. Thou and you at some point in Middle English operated the same way. Thou would have been used by those of higher standing addressing those beneath them (such as a master addressing a servant) or commoners addressing one another. You, on the other hand, would have been used by those of lower social standing addressing those above them (such as a child addressing a parent) or by the upper class addressing one another. Thou implied intimacy; you implied a polite reserve. Although this pattern of formal distinction didn’t embed itself as firmly in English as it did in other European languages, it did exist for a time. »

    Source : http://www.bardweb.net/content/thou.html

    L’anglais moderne ne permet plus de faire cette distinction, mais l’usage historique semble contredire votre thèse.

    Je ne suis pas linguiste non plus, mais ayant lu Shakespeare et Chaucer dans le texte dans le cadre de mes études, j’ai croisé ma part de « thou » et de « you ». Ce jeu pronominal est la source de nombreuses blagues et de démonstrations de pouvoir dans les deux oeuvres.

  3. Pascal Henrard dit :

    Frédéric, si vous aviez lu le texte à l’origine de cet échange de linguistes, vous auriez noté que le sujet n’est en rien l’origine du tutoiement à tout vent dans la parlure québécoise mais plutôt l’américanité des Québécois.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Il y aurait beaucoup de choses à dire sur notre américanité. Soit on la nie, soit on la présente comme négative. Comme si le fait de ne plus être des Français était un mal. Il y a certainement des sociologues qui se sont penchés sur la question. Je vous invite à les consulter.

    Cela dit, Monsieur Henrard, je salue votre honnêteté. Peu de gens dont j’analyse les textes dans ce blogue me répondent.

    Vous avez tout à fait le droit de ne pas aimer le tutoiement (je fais référence à l’autre texte dont vous avez fourni le lien). Ce qui m’agace, c’est que vous ayez affirmé son origine, et ce, sans aucune autre forme de procès. C’est toujours comme ça, avec la langue. Les gens croient que parce qu’ils parlent une langue, ils en sont les spécialistes. Je doute que vous auriez fait une telle affirmation s’il avait été question de biologie ou de physique, par exemple.

    Peut-être suis-je une «universitaire bardée de diplômes», mais je m’en vante très rarement. Ces diplômes me donnent pourtant l’expertise de rétablir les faits lorsqu’ils sont erronés. Et je suis très sensible à cette question de l’influence du fait anglais sur notre société. On se la fait reprocher depuis le 18e siècle. Elle est présente, certes, mais, de grâce, tenons-nous en à ses réelles manifestations!

  5. Lionel Meney dit :

    Je commencerai par cibler l’objet de mon intervention

    Et je suis très sensible à cette question de l’influence du fait anglais sur notre société. On se la fait reprocher depuis le 18e siècle. Elle est présente, certes, mais, de grâce, tenons-nous en à ses réelles manifestations!

    Maintenant mon propos:

    S’il est vrai que l’anglais exerce une profonde influence sur la société québécoise, ne serait-ce que parce que leurs principaux partenaires commerciaux, et voisins, ne parlent pas d’autre langue, j’aimerais souligner que les efforts des Québécois dans la lutte contre cette influence, du point de vue linguistique, sont malheureusement contrecarrés par leurs cousins hexagons. Le défaut de la langue employée au Québec réside dans sa syntaxe, fortement influencée par la syntaxe anglaise. Cependant, en matière d’influence de l’anglais, l’hexagon est fichtrement mal placé pour s’inscrire en faux, puisqu’il se gargarise d’emprunts « mal-t-à-propos » comme horse-power, les gérondifs et autres horreurs du genre. C’est la poutre et la paille à la sauce langagière… Le tutoiement est une habitude culturelle, parfaitement correcte du point de vue langagier.

  6. Frédéric Benoit dit :

    Je ne réagissais pas à cet aspect de votre article, monsieur (ou alors indirectement ). Mon intervention avait seulement pour but de souligner que ce que vous considériez comme la preuve ultime de notre américanité en écrivant ces lignes ne tient pas la route pour quiconque est au courant de l’évolution des formes pronominales en anglais.

    Il s’agit d’un ajout à l’explication sociolinguistique qu’ébauche Anne-Marie Beaudoin-Bégin. Ma précision (observation de dilettante) ne faisait qu’étayer davantage son argumentaire en illustrant que ce que vous présentez comme un calque dans votre texte ne peut pas en être un, et ce, quel que soit le point de départ sociolinguistique historique (c’est-à-dire que la langue dont les usages historiques sont examinés soit le français ou l’anglais).

    Votre affirmation n’a aucun sens si on se fie à l’emploi historique des pronoms en anglais, car, contrairement à ce que vous prétendez dans votre article, « you » (évolution de « ye » [3e pers. pl.; substantif]; « you » [3e pers. pl. également; assurait à l’origine la fonction d’objet {direct ou indirect}] avait pour ainsi dire supplanté « ye » au début 17e siècle) n’a jamais été convivial et ne peut pas l’être parce que sa généralisation à la deuxième personne du singulier a achevé de reléguer le pronom qui, historiquement, marquait la proximité interpersonnelle aux oubliettes, si je puis dire.

    Si j’avais voulu parler d’américanité au sens d’influence des États-Unis (dont votre billet ne parle que de façon superficielle; il établit plutôt l’influence qu’a eu le régime anglais), ce qui n’est pas non plus le sujet du billet de l’auteure, j’aurais pu parler de notre façon d’occuper le territoire, qui est aménagé de façon à accommoder l’industrie automobile : rues généralement assez larges; banlieues principalement accessibles via l’autoroute (contrairement à Paris par exemple); notre imaginaire considère la banlieue comme un lieu qu’il est souhaitable d’habiter (ce n’est pas nécessairement le cas en Europe), ce qui contribue à l’étalement urbain (on pense au Dix-30, hommage assumé à la voiture [se situe au croisement des autoroutes 10 et 30]; le réseau ferroviaire est une farce aussi; et architecturalement, le tout ne semble pas être très cohérent, [on a pas eu notre Haussmann]. C’est très Nord-Américain, enfin, Nord-Américain qui fait volontairement abstraction du Mexique, tout ça, même si je sais que l’Europe a également versé dans le culte de l’automobile.

    (S’il faut absolument parler d’humour [qui, depuis que l’école existe, s’est industrialisé et fabrique donc généralement des produits relativement homogènes, ce qui m’énerve]. Vous parlez de « stand-up », mais vous faites abstraction de Michel Courtemanche [humour gestuel], d’Yvon Deschamps [monologuiste], de Sol [contrepèteries, calembours à foison]. [Malheureusement, mon inconscient masculin m’a fait occulté les femmes. Clémence Desrochers est assez importante.] En ce qui concerne les thèmes abordés [sexe et scatologie], c’est réducteur et vous le savez; l’humour québécois, ce n’est pas seulement Mike Ward et Cathy Gauthier. Comble de l’ironie, vous oubliez aussi que Just for Laughs, c’est bien entendu Juste pour rire [le plus important festival international du genre au monde]… Gilbert Rozon ne serait pas montréalais?)

    Votre vision de l’américanité considère uniquement l’apport des Étatsuniens. L’Amérique s’étend de l’Alaska à la Patagonie. Ce qu’elle a de particulier n’existe pas que par les États-Unis, qui ont généralement la réputation d’être impérialistes et par conséquent destructeurs sur le continent (je parle surtout des pays d’Amérique latine). L’américanité est polysémique. Un Vénézuelien est américain au même titre que moi et nos américanités respectives sont pourtant différentes.

    Votre texte n’est qu’un ramassis d’anecdotes mal cousues. Les influences anglaises et étatsuniennes sont indéniables, mais il faut arrêter de dire n’importe quoi. Les anglicismes ne sont pas l’apanage du français d’ici (ou d’ailleurs). Les bonzes de la mercatique en France en sont friands, mais il y en a en allemand aussi : checken [ansehen, prüfen, nachfragen] downloaden [herunterladen], un/fair [un/gerecht], etc. Il est très facile de glaner des exemples décontextualisés et de s’en servir pour étançonner une théorie, mais ces généralisations sont malhonnêtes. Dire qu’on parle anglais avec des mots français est ridicule. On croirait lire un anglophone tout droit sorti du 19e siècle qui raille un « French-Canadian patois » imaginaire, à la différence que vous le faites en français.

    Les anglicismes existent, mais l’OQLF aussi (qui ne fait pas que se faire ridiculiser par la désinformation médiatique à coups de faux événements et de pseudoscandales). Les terminologues de l’Office font des pieds et des mains pour exprimer la modernité (scientifique, technique, juridique, etc) en français. Nous sommes quand même en avance à ce chapitre au Québec, il me semble.

    Si on tente parfois de réduire la portée de ces efforts en les présentant comme des tentatives malhabiles d’habiller l’anglais en français (certaines personnes pensent que la création terminologique n’est qu’un emprunt déguisé), je dirai simplement que « clavarder » n’a pas la même signification que « to chat ». Le mot français est contextuellement plus précis parce qu’il rend visible la virtualité de l’échange. On sait tout de suite qu’il s’agit d’une conversation par ordinateur à cause des deux premières syllabes. Il est vrai que « to chat » a également ce sens précis en français parce que le verbe ne désigne pas une causerie informelle comme il le fait aussi en anglais, mais clavarder n’est pas un emprunt sur le plan morphologique. Au passage, un ordinateur n’est pas non plus « a computer » : étymologiquement, l’ordinateur met de l’ordre, organise, classe alors que « the computer » calcule. La terminologie est une source de créativité inépuisable.

    Bref, message beaucoup trop long.

  7. Frédéric Benoit dit :

    occulter*

  8. Vous avez entièrement raison. Et je vous remercie de votre démonstration oh!! je te remercie

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