De mes études doctorales, ou du rapport entre le créole haïtien et les français nord-américains…

J’attendais d’en avoir la confirmation avant d’en parler ici. C’est maintenant officiel: je suis étudiante au doctorat à l’Université Paris Sorbonne (Paris IV), sous la direction du linguiste André Thibault.

Je fais une analyse comparative du créole haïtien et des français nord-américains dans le but de contribuer à la reconstitution du français de l’époque coloniale. Je me permets ici de coller un extrait du projet que j’ai soumis lors de ma demande d’admission. Pour ne pas surcharger ce billet, je ne joindrai pas la bibliographie, mais, évidemment, je me ferai un plaisir de fournir les références nécessaires si besoin est.

Reconstituer le français que parlaient les Canadiens aux XVIIe et XVIIIe siècles n’est pas chose aisée. Pour ce faire, on doit d’abord se fier aux textes. Mais les textes sont peu nombreux : la connaissance de l’écriture n’était pas répandue dans la population comme elle l’est aujourd’hui. Il ne faut pas non plus oublier le fait, non négligeable, qu’à l’époque du Régime français, le Canada ne possédait pas d’imprimerie : « Tout comme pour la majorité des biens manufacturés, la métropole exerce un monopole sur la production du livre et de l’imprimé. Il n’existe ainsi aucune presse à imprimer sur le territoire nord-américain du royaume de France avant le deuxième tiers du XVIIIe siècle. » (Melançon, 1999, p. 37) Les textes auxquels on a accès, donc, ne sont que manuscrits.

À cela s’ajoute un autre écueil : les textes, du fait qu’ils sont écrits, ne peuvent pas parfaitement rendre compte de la manière dont les gens parlaient. Comment faire, alors, pour dessiner une image précise de ce français? C’est ici que l’analyse comparative prend toute son importance. Car le Québec n’est pas le seul endroit où le français s’est expatrié. L’Acadie et la Louisiane en sont également, tout comme les Antilles et les Mascareignes. Historiquement, ces foyers francophones n’ont pas eu assez de contacts entre eux pour s’influencer l’un l’autre sur le plan linguistique. Le seul point commun entre eux demeure la langue française. Le fait de trouver des formes dans le créole des Antilles qui sont similaires à celles que l’on trouve au Québec, par exemple, peut servir d’ancrage à l’hypothèse que ces formes aient bel et bien fait partie du français de l’époque coloniale.

L’intérêt de la comparaison avec le français du Canada, coupé pendant longtemps de sa source par la Conquête anglaise (1760), repose sur le postulat voulant que les éléments communs au réunionnais [et aux autres créoles antillais], aux dialectes français et au français canadien remontent aux XVIIe et XVIIIe s. […] » (Poirier, 1979, p. 402)

La comparaison entre les créoles et les français antillais, d’une part, et les français nord-américains d’autre part semble donc être la méthode idoine pour une reconstruction du français colonial du XVIIe siècle.

L’idée d’une telle comparaison ne date pas d’hier. En effet, Chaudenson (1973) en a déjà démontré tout l’intérêt :

Le principe de l’extension aux français d’outre-mer de l’étude comparée des créoles nous paraît donc justifié par le triple intérêt d’une telle démarche

Sur le plan de la connaissance de chacun des parlers, elle permet la mise en évidence de la spécificité ou de la non-spécificité de faits linguistiques qui pris au sein d’une étude monographique ne peuvent être appréciés dans une telle perspective.

Sur le plan de la linguistique française, cette recherche comparative permet de confirmer des données incertaines ou fragmentaires, d’avancer ou de reculer des datations […], de déduire des informations nouvelles sur l’état ancien des dialectes ou parlers populaires.

Sur le plan de la linguistique générale, elle paraît le seul moyen efficace d’éclairer le délicat problème de la genèse des créoles français. Dans ce cas précis, elle paraît permettre de démontrer l’existence d’une sorte de « continuum » trans-géographique et trans-historique dont les parlers français d’outre-mer et les créoles constituent des formes et des degrés divers. (p. 370)

Chaudenson avait été précédé par Iona Vintila-Radulescu en 1970, puis suivi par Claude Poirier en 1979 et Annegret Bollée en 1987. Poirier (1979) a bien expliqué pourquoi les études comparatives entre les français d’Amérique et les créoles antillais n’ont pas été plus nombreuses :

Le fait que cette voie soit demeurée pratiquement inexplorée n’a pas de quoi surprendre : il était beaucoup plus urgent, en abordant les liens entre des parlers dont la filiation est évidente (par ex. entre le français québécois d’une part et le français populaire de l’Île-de-France et les dialectes des régions qui sont à l’origine du peuplement de la Nouvelle-France d’autre part) que de se lancer dans des recherches complémentaires et nécessairement moins fructueuses. (p. 410)

L’état des données, aujourd’hui, est beaucoup plus avancé qu’il ne l’était en 1979. Ces comparaisons plus fructueuses dont parlait Claude Poirier à l’époque ont été pertinemment exploitées, ce qui fait que l’histoire du français québécois est maintenant beaucoup mieux balisée. Il est licite, maintenant, de procéder à ces études comparatives dont Chaudenson vantait les avantages. C’est d’ailleurs ce qu’a fait André Thibault en 2008 et 2009 :

[…] il s’agira de relever les particularités lexicales d’un corpus littéraire antillais qui, peu connues dans le français écrit de France, sont bien attestées dans les français d’Amérique. Cette contribution s’inscrit dans le sillage de Vintila-Radulescu 1970, Chaudenson 1973, Poirier 1979 et Bollée 1987; tous ces auteurs ont bien montré le profit que la recherche peut tirer d’une comparaison entre créoles et « français des Îles » d’une part, et français d’Amérique d’autre part […]. (Thibault, 2008, p. 115)

Ces analyses comparatives sont donc plus que nécessaires, puisqu’elles permettront de mieux reconstituer le français de l’époque coloniale.

J’ai déjà fini de dépouiller l’Atlas linguistique d’Haïti de Dominique Fattier, dans lequel j’ai trouvé de nombreux phénomènes intéressant. Je suis actuellement à dépouiller le Haitian Creole-English Bilingual Dictionary d’Albert Valdman. J’y ai également trouvé bien des choses. J’essaierai de rendre compte du fruit de mon travail relativement régulièrement sur ce blogue. À bientôt, donc!

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2 réponses à De mes études doctorales, ou du rapport entre le créole haïtien et les français nord-américains…

  1. Laurie Kim D. dit :

    Bravo pour votre acceptation au doctorat!

  2. Mélanie Roy dit :

    j’ai vraiment hâte de voir la comparaison entre les mots!

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