De la colère du point, ou du flagrant délit d’évolution du code graphique…

Le point est fâché. Lorsqu’on l’utilise dans les textos ou dans les autres médias de communication instantanée, il est souvent interprété comme de la colère ou, à tout le moins, de l’agacement. On peut d’ailleurs lire à ce sujet ici.

C’est tout à fait génial.

Évidemment, les croquantes et les croquants y trouveront à redire. « Le point sert à terminer une phrase, et c’est tout! » « Quelle est cette idée ridicule! » J’ai même lu, sur Facebook, un commentaire qui se résumait en « C’est de la bullshit d’illettrés! »

Ha! Les illettrés! Ces gens qui outrepassent leurs droits en osant s’exprimer par écrit! La plèbe, quoi! Et c’est contagieux, car il semblerait que l’utilisation des nouvelles technologies rende illettré. Les nouvelles technologies plébéisent le monde!

J’en ai déjà parlé ici et à plein d’autres endroits, mais ça fait un bout de temps. Alors répétons.

D’une part, l’écrit n’est pas la langue. L’écrit est un code graphique qui permet de conserver physiquement des idées. Il est certes devenu très évolué et permet parfois des figures qui seraient difficiles à l’oral, mais il demeure une simple représentation graphique. D’autre part, les règles de l’écrit ne sont pas nées d’elles-mêmes. Elles ont été, pour la plupart, inventées par des moines copistes médiévaux ou des poètes de la Renaissance en mal de gloire. Et elles n’ont pas toujours eu l’importance qu’on leur accorde aujourd’hui. En fait, à l’échelle de l’histoire des langues, cette préoccupation de rectitude à l’écrit est extrêmement récente.

Il fut un temps où ceux qui savaient écrire étaient des marginaux. Le seul fait de savoir signer son nom était, pour les humbles gens, suffisant. On avait d’autres chats à fouetter. Écrire était un luxe. Les règles importaient très peu, car l’avantage social résidait dans le simple fait de savoir écrire. On s’envoyait des billets doux rédigés dans un style ampoulé et dans une grammaire qui, à nos yeux modernes, passerait pour profondément déficiente.

Puis, on prit conscience que l’instruction des masses pouvait être bénéfique pour la société. On instaura alors un système scolaire, système qui permettait de montrer à tout le monde les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul. Désormais, la seule capacité à s’exprimer par écrit n’est plus suffisante pour retirer des avantages sociaux. On a donc accordé plus d’importance aux règles, et c’est à partir de cette période que les gens ont commencé à associer la connaissance de la langue à la connaissance du code écrit.

Aujourd’hui, maîtriser les règles de l’écrit est une exigence sociale, comme le témoignent les examens de grammaires dans les universités. On accorde à ces règles une importante valeur. En fait, on accorde à l’écrit lui-même une importante valeur. Jusqu’à tout récemment, on n’écrivait qu’en registre soigné. L’écrit était réservé aux communications officielles. L’écrit était enveloppé d’un aura de pureté.

Ce n’est plus le cas. Avec l’avènement des communications instantanées, les gens se sont mis à écrire quotidiennement. Et les règles de l’écrit, ardues, complexes et, disons-le, illogiques, commencent à perdre de leur importance. Dans ces contextes de communications quotidiennes, l’écrit n’a plus son caractère d’importance sociale, il n’a qu’une valeur communicationnelle.

Et c’est pour cela qu’il doit évoluer. Car, maintenant, on a besoin d’écrire efficacement des choses qui sont difficiles à exprimer graphiquement. On a besoin d’écrire efficacement des choses qui, jadis, n’étaient exprimées qu’à l’oral. Évidemment, les poètes savaient écrire ces choses.

Les sanglots longs
Des violons de l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur monotone.

De nos jours, cette tristesse que Verlaine avait si bien su rendre peut s’écrire C’est l’automne :-(

Ce n’est certes pas aussi beau, mais c’est drôlement efficace. Car il arrive que, dans la vie, on ait plus besoin d’efficacité que de beau. Témoin la grande différence, à l’oral, entre le registre soigné – beau, ampoulé et plein de fioritures – et le registre familier – efficace, court et sans prétention. Ce qui était jadis l’apanage de l’oral appartient maintenant aussi à l’écrit.

On assiste donc à un flagrant délit d’évolution du code graphique. Dans 100 ans, les historiens de la langue donneront un nom à la période actuelle. Quelque chose comme La fois où le quotidien a pris possession de l’écrit :-P.

Le point, donc, a pris une nouvelle valeur. Dans certains contextes, écrire Non. exprime autre chose que non (sans point). La particularité de ce changement, c’est que, comme il est relatif au non-dit, personne ne l’a, justement, dit. Il s’est fait graduellement. Plutôt, il est en train de se faire graduellement. Et ce ne sont pas les lexicographes et les grammairiens qui l’ont instauré. Ce sont les utilisateurs du code écrit, ce code qui doit maintenant répondre à de nouveaux besoins.

Les habitués de ce blogue auront compris qu’ici, je ne fais aucunement l’apologie du laisser-aller grammatical. Jamais je ne dirai que la maîtrise et le respect des règles de l’écrit sont inutiles. Jamais je ne dirai qu’il faut cesser de s’acharner sur ces pauvres étudiants universitaires qui ne savent pas accorder leur verbe avec son sujet. Leur statut d’universitaire exige qu’ils soient capables d’écrire en respectant les règles canoniques, comme le statut d’avocat exige le port de la toge.

Je dirai plutôt que ce code graphique en développement est à l’écriture ce qu’est le jean’s à l’habillement: confortable, simple, sans prétention.

Voilà.

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3 réponses à De la colère du point, ou du flagrant délit d’évolution du code graphique…

  1. Sylvie Dupont dit :

    Passionnant. Je ne suis pas une spécialiste, mais je travaille constamment avec les mots (traduction, rédaction, édition), et l’écart entre l’oral et l’écrit en français est un sujet qui me passionne, moins théoriquement que dans la pratique. Je cherche de la lecture pas trop jargon sur le sujet. Aurais-tu une ou deux suggestions? Merci. :-)

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    M’as checker ça.

  3. Guy Lévesque dit :

    L’expression de la fermeté gagnera probablement en diversité. Est-ce à dire que l’on pourra désormais écrire, sans risquer la faute d’orthographe, « frapper du point »? Est-ce que dorénavant, les points pourront se mettre sur les i, bien sûr, mais aussi à la fin des phrases ou des mots. L’expression « mettre son point dans le texte » pourrait-elle avoir un sens similaire à celui de « mettre son poing sur la table ». Que de plaisir linguistique en perspective! 😉

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