De la langue des enfants, de l’économie linguistique et des traditions…

C’est toujours un plaisir d’observer un enfant acquérir sa langue maternelle. Il s’empare des règles internes de la langue et les manipule jusqu’à ce que le résultat donne quelque chose de compréhensible. Ce n’est pas rare qu’il invente des formes. Par exemple, je me souviens de ma cousine (oui oui, Julie, c’est de toi que je parle!) qui, vers deux ou trois ans, m’avait demandé de la déprocher de la table. Ma fille, vers quatre ans, a compris que ce que nous prononcions capab’, était en fait capable. Elle a alors fait une généralisation et s’est mise à porter des robles et à jouer avec des cubles. Elle a encore, à 6 ans et demi, quelques traits que je ne me résigne pas à lui corriger. Elle antépose encore l’adjectif spécial, au lieu de le postposer. Elle parlera donc d’une spéciale maison, comme elle parle d’une belle maison ou d’une grande maison. Je vais lui laisser cette forme le plus longtemps possible…

J’ai, par contre, commencé à lui corriger les conditionnels employés avec le si interrogatif. Elle n’a jamais dit sontaient, mais si ça avait été le cas, je devrais également le lui corriger. On ne dit pas plus mieux, ma grande, et on ne dit pas vous faisez.

Car il arrive un temps où les formules que l’on trouvait adorables dans la bouche des enfants deviennent… des fautes. Il arrive un temps où l’on se doit de briser leur belle compréhension de la logique interne de la langue et de leur expliquer que ceci ou cela ne se dit pas. « Pourquoi, Maman? » Parce que, mon trésor.

La langue, en tant que produit humain, est illogique. Et les règles de la norme prescriptive, en tant que règles desquelles dépend un certain statut social, sont arbitraires. On ne s’en sort pas. Dire sontaient ou vous faisez, c’est comme mettre son pyjama pour aller au restaurant. Faire l’un ou l’autre, c’est ouvrir la porte à la stigmatisation.

Pourtant, la majorité de ces formes « inventées » par les enfants ne sont que la résolution de problèmes de logique linguistique interne. Nous-mêmes, adultes, faisons ce genre de choses. Ça s’appelle de l’économie linguistique. L’économie linguistique est le phénomène qui nous pousse à dire le plus de choses possibles en déployant le moins d’efforts.

Le fait de donner le sens de nous à on est un bon exemple d’économie linguistique. Comme les verbes utilisés avec on se conjuguent à la troisième personne du singulier, on fait alors l’économie d’une personne dans la gestion de la morphologie verbale. Dire j’vas au lieu de j’vais (le e de je étant lui-même tombé par économie) est aussi un exemple d’économie linguistique. Comme, à l’oral, il n’y a aucune différence entre les trois personnes du singulier de la majorité des verbes (je mange, tu manges et il/elle/on mange se prononcent de la même manière), il est superflu de faire varier la forme de la première personne dans le verbe aller. À preuve, on ne la fait pas varier et le message passe quand même.

Dans l’absolu, dire ils sontaient ou vous faisez n’est pas, en soi, plus grave que dire j’vas. Il s’agit, dans les trois cas, d’une forme qui n’est pas acceptée par la norme prescriptive. Pour aucune raison logique, la société a décidé de stigmatiser les deux premières formes beaucoup plus que la dernière. L’utilisation de ces deux formes est généralement le signe d’un grave manque d’éducation.

Car c’est à l’école qu’on apprend que les si mangent les -rais (ce qui n’est pas vrai dans tous les cas, puisque les phrases du type « Je me demande si tu pourrais venir m’aider. » sont acceptées), qu’il ne faut pas dire sontaient, vous faisez ou plus mieux. L’école, ici, joue très bien son rôle en enseignant aux enfants les règles qui leur permettront de mieux fonctionner dans la société. Et cette société semble avoir accordé une plus grande importance à certaines « fautes » qu’à d’autres (dire moins pire passe beaucoup mieux que dire plus mieux et, pourtant, les deux formes ont la même structure).

C’est qu’il ne faut pas perdre de vue que ces règles de la norme prescriptive, quelles qu’elles soient, ne sont pas moins arbitraires que les règles du code vestimentaire ou que les traditions. « Une tradition, c’est quand tu sais pas pourquoi, et c’est la vie », dixit ma fille.

 

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2 réponses à De la langue des enfants, de l’économie linguistique et des traditions…

  1. Déprocher, comme c’est beau!
    Qui change la langue? Qui la transforme sans que ça paraisse? Le poète et l’enfant.

  2. Normand dit :

    Comme c’est drôle!
    Une de mes filles, qui est la cousine de la cousine, disait aussi « déprocher ».
    Aussi, elle aimait les pompiers qui « délument » les feux.
    Je présume qu’elles devaient se parler!!!!
    Salutations.

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