De la difficulté de la langue française…

Le 16 mai dernier, Christian Rioux a commenté les propos de la ministre de la culture, Hélène David, au sujet de la difficulté de la langue française, propos qui allaient comme suit:

J’vous jure que c’est pas facile, les épreuves uniformes de français. On peut-tu commencer par relire nos courriels et se dire qu’on n’a pas fait de fautes […]. C’t’une langue difficile, le français.

Je tiens à dire d’entrée de jeu que je suis moi-même un peu découragée qu’une ministre parle ainsi. En effet, la position qu’elle occupe exigerait d’elle qu’elle soit capable de maîtriser les règles du registre soigné et de l’écrit et, surtout, qu’elle en fasse la promotion.

Mais je n’adhère d’aucune manière au point de vue puriste de Christian Rioux, qui manque manifestement d’expertise pour s’exprimer sur le sujet. S’il s’y connaissait un tant soit peu, il saurait qu’une grande partie du «nombre de linguistes» auquel il fait référence se rie des propos de Claude Hagège, qui prend ses fantaisies pour des données scientifiques.

Par ailleurs, si monsieur Rioux avait quelque connaissance que ce soit en histoire de la langue, il n’irait pas affirmer, sans ambages, que les règles de la langue écrite – on remarquera que je modifie un peu ses propos: je ne parle pas des «règles du français», puisqu’il n’est question ici que de la langue écrite; c’est une autre lacune dans son analyse – ont été sciemment créées difficiles:

La langue française du XIXe siècle […] se caractérise donc fortement par le processus de grammatisation qui l’affecte sans discontinuer et qui […] installe en chacun de ses praticiens une vive et rigoureuse conscience normative. Des principes d’intégration et d’exclusion socioculturelles non infalsifiables en langue, certes, mais durablement efficaces et appliqués dans l’évaluation des discours, se mettent alors en œuvre. * (Saint-Gérand, 1999, p. 402)

Cette citation est un peu obscure, je l’admets. Retenons ici les termes principes d’intégration et d’exclusion socioculturelle. C’est pour permettre l’intégration de certaines classes et l’exclusion de certaines autres que les règles du français écrit ont été fixées au XIXe siècle. N’oublions pas non plus que, pendant très longtemps (et encore aujourd’hui dans certains milieux) la langue française a été la langue de prestige. Il ne fallait donc pas en rendre les règles écrites trop faciles, trop accessibles à la plèbe, sinon, la langue aurait perdu de son lustre.

Affirmer, donc, que les règles du français écrit ne sont pas difficiles, c’est nier tout un pan de l’histoire de la langue française. C’est bien beau citer André Malraux et Georges-Émile Lapalme et, ainsi, étaler sa culture, mais il faut parfois creuser un peu plus pour tenir des propos cohérents.

Parlant de cohérence, je ne peux m’empêcher de remarquer que monsieur Rioux parle de la maîtrise des règles du français des ministres de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. Sait-il que le français dans les pays d’Afrique est la langue seconde (voire troisième, quatrième ou cinquième) des locuteurs? Lorsqu’on apprend une langue seconde, et surtout lorsque cette langue est présentée comme la langue de prestige, comme c’est le cas avec le français en Afrique, on a beaucoup plus tendance à accepter et à se plier aux règles prescrites par la norme prescriptive, car cette langue est plus apprise qu’acquise. En revanche, lorsqu’il s’agit de notre langue maternelle, on a plus tendance à se l’approprier, à vouloir intervenir sur ce qui la régit.

Cette conception concorde avec les perceptions linguistiques que l’on peut avoir selon que l’on appartient à l’une ou l’autre de ces deux traditions. Dans le premier cas, on remarque que la variété de référence, même si elle n’est pas toujours maîtrisée par les locuteurs, est acceptée de façon spontanée comme étant la norme. Dans le second cas, bien que l’institution scolaire diffuse (en principe) ce même modèle, les locuteurs préfèrent, même dans des situations formelles, leurs usages courants à ceux que proposent les ouvrages de référence. De plus, baignant dans un milieu où ils ne sont qu’occasionnellement en contact avec le français européen, ces francophones, même les plus instruits, sont inconscients de la plupart des caractéristiques de leur façon de parler.**

Cette comparaison faite par Christian Rioux est malhonnête et ne contribue qu’à accentuer l’image négative qu’ont beaucoup de Québécois de leur propre langue par rapport à ce qui est communément appelé «le reste de la francophonie». Monsieur Rioux critique le discours misérabiliste, alors qu’il tient lui-même un discours méprisant et dégradant. Dans son texte, il semble en effet dire «Imaginez! On est pire qu’au Burkina Faso!»

Les propos de la ministre de la culture étaient malheureux. Ils traduisent le grand décalage qu’on note depuis quelque temps entre les exigences théoriques qu’a la société quant à la maîtrise des règles de l’écrit des membres de l’élite et la réelle maîtrise que montrent ces membres de l’élite.

Mais prétendre que quelque chose est facile, alors que cette chose a volontairement été créée pour être difficile, c’est mentir sans vergogne. Les lecteurs assidus de ce blogue connaissent mon point de vue à ce sujet: une des raisons qui expliquent le manque d’intérêt pour la maîtrise des règles du registre soigné et de l’écrit au Québec est la constante critique. Les Québécois se font dire sans cesse qu’ils parlent mal, qu’ils parlent un dialecte honteux, qu’ils parlent une non-langue, qu’ils ne parlent même pas le français. On présente les règles comme étant des règles sine qua non, on prétend que si on n’obéit pas à ces règles, on ne peut même pas se dire francophone. On prétend que si on ne maîtrise pas ces règles, on ne sera jamais en mesure de défendre le français contre l’assimilation.

Mais les locuteurs se lassent. Et ils constatent que, même s’ils n’obéissent pas systématiquement à toutes les règles, aucune catastrophe ne se produit. Alors ils envoient promener tous les ayatollah de ce monde et décident de faire à leur tête, ce qui donne le décalage dont j’ai parlé ci-dessus. On se retrouve avec une élite dont on s’attend qu’elle maîtrise les règles associées à son statut social, mais qui ne les maîtrise pas. On se retrouve avec une grande partie de la population qui ne sait même pas, concrètement, ce que c’est que de maîtriser ces règles, si ce n’est que c’est difficile.

Mais si beaucoup de Québécois renoncent à fournir les efforts nécessaires pour maîtriser les règles du français écrit, ce n’est pas parce que la langue française au Québec s’en va à vau-l’eau, mais c’est parce qu’il y a des Christian Rioux qui ne cessent de leur dire qu’ils sont des imbéciles de trouver cela difficile.

J’emprunterai une expression à mon auguste paternel, qui a enseigné le français au Cégep de Victoriaville pendant 35 ans et qui est, à mon avis, le meilleur prof de français de l’Univers: on s’accote les orteils pis on pousse égal. C’est comme ça que ça marche. Dans n’importe quoi. Et ça ressemble fort probablement à ce que disent à leurs recrues les entraîneurs de hockey dont parle monsieur Rioux…


*SAINT-GÉRAND, Jacques-Phillipe (1999), « La langue française au XIX e siècle. Sclérose,
altération, mutations. De l’abbé Grégoire aux tolérances de Georges Leygues (1790-1902) »,
Jacques Chaurand (dir.), Nouvelle histoire de la langue française, Paris, Seuil, p. 402
** POIRIER, Claude (2003), « Perception et maîtrise de la norme de référence dans le monde francophone: un essai d’explication des différences », dans Annette Boudreau, Lise Dubois, Jacques Maurais et Grant McConnell (publié par), Colloque international sur l’Écologie des langues, Paris, L’Harmattan, p. 120.

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2 réponses à De la difficulté de la langue française…

  1. Marc Ethier dit :

    Merci de ce billet, Mme Beaudoin-Bégin. Même si je travaille présentement à l’extérieur du pays, je continue de suivre les nouvelles québécoises, et aussi à lire votre blogue, puisque je partage la plupart de vos opinions concernant le français québécois, et je crois que les Québécois feraient bien de vous lire et de considérer vos propos. Par contre, c’est la première fois que j’écris un commentaire en réponse à un de vos billets; vous avez touché un sujet qui me tient à cœur et je devais dire quelque chose.

    J’ai donc évidemment entendu parler de la récente controverse au sujet des enseignants au secondaire, qui selon des travaux de recherche récents ont souvent beaucoup de difficulté à maîtriser les règles du français écrit, ce qui leur nuit même dans leur travail quand ils hésitent à écrire au tableau ou à envoyer des messages aux parents de leurs élèves de peur de mal paraître. C’est là clairement un sérieux problème sur lequel il va falloir travailler, et les propos de la ministre (je ne suis pas entièrement certain dans quel contexte elle les a tenus, alors je vais éviter de les condamner trop durement) montrent un certain manque de sérieux de sa part face à ce problème.

    Par contre, à chaque fois que dans les médias de telles nouvelles font la manchette, on dirait que la grande majorité des commentaires nous viennent de nos « intellectuels », admirateurs de la France sur toute la ligne, et dont les opinions se résument à une phrase : les Québécois sont médiocres. Des gens qui partageaient le sentiment d’infériorité culturelle et linguistique des Québécois, mais qui ayant fait des études, adopté un accent pointu, peut-être vécu un certain temps en « dou-ce Fronce » et être parvenus à parler à des Français sans être démasqués, sentent qu’ils sont parvenus à se défaire de cette infériorité. Je crois que vous avez même déjà publié un billet au sujet de cette idée, que le purisme est en fait une forme d’insécurité.

    Ces « intellectuels » viennent donc nous expliquer que les difficultés que plusieurs Québécois éprouvent avec le français écrit sont une conséquence de notre médiocrité, appuyant leurs propos d’arguments douteux, de commentaires sur le français oral populaire des Québécois — vous avez tout à fait raison, d’ailleurs, de pointer cette lacune dans l’argumentaire de Christian Rioux — et d’autres arguments qui ne semblent franchement n’avoir aucun rapport. La popularité des humoristes au Québec, par exemple, semble être un de leurs arguments préférés pour démontrer notre médiocrité. Et je dois dire que Le Devoir, même s’il s’agit somme toute d’un excellent journal, est aussi un havre pour ce genre de commentateur. Je le lis fréquemment, mais je suis assez fréquemment déçu du jugement de ses chroniqueurs. (Et oui, j’avais remarqué Christian Rioux avant même cette chronique du 16 mai dernier.)

    En somme, on dirait qu’il n’y a pas moyen de discuter en adultes de ce qui devrait être fait pour régler des problèmes comme le fait que beaucoup d’enseignants au secondaire ne maîtrisent pas les règles du français écrit. Si ces problèmes sont dus à notre médiocrité, est-ce qu’il y a même une solution? Pense pas! Tout ce que Christian Rioux fait, c’est flatter son ego d’avoir réussi à transcender les limitations qui lui étaient imposées en étant né comme petit Québécois. Et aussi, comme vous dites, cela convainc d’autres Québécois qu’il leur est impossible de « bien parler français » (ou écrire, ou peu importe; ces concepts sont tous mélangés de toute façon). Et que ça ne vaut donc pas la peine d’essayer, et que peut-être arrêter de parler français ne serait pas une mauvaise idée. On ne perdra rien de toute façon, puisque ce qu’on parle n’est même pas du français. Peut-être que c’est ça qui est arrivé à la ministre David, elle a internalisé cette insécurité.

    Des fois je trouve ça tellement frustrant d’être un Québécois francophone… Mais bon, je vous remercie de faire un effort pour changer les perceptions. Bravo pour ce billet, et je vais continuer à vous lire.

  2. Marc Ethier dit :

    Cela dit, je pense que cette citation venant de votre billet dit le contraire de ce que vous voulez dire:

    Par ailleurs, si monsieur Rioux avait quelque connaissance que ce soit en histoire de la langue, il n’irait pas affirmer, sans ambages, que les règles de la langue écrite – on remarquera que je modifie un peu ses propos: je ne parle pas des «règles du français», puisqu’il n’est question ici que de la langue écrite; c’est une autre lacune dans son analyse – ont été sciemment créées difficiles:

    En fait, votre argument est que les règles du français écrit ont été conçues pour être difficiles à maîtriser. Donc, si Christian Rioux s’y connaissait, il n’affirmerait pas sans ambages que ses règles n’ont pas été sciemment créées difficiles. Ou alors il reconnaîtrait qu’elles ont été sciemment créées difficiles. Est-ce que j’ai bien compris?

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