De la langue française et du petit salon de ma grand-mère…

J’en ai déjà parlé ici. La langue française a été lingua franca au XVIIIe siècle. Elle a été la langue utilisée par les gens de langues maternelles différentes pour communiquer entre eux. Si l’on pouvait comparer les époques, on dirait qu’elle a occupé la même position qu’occupe aujourd’hui l’anglais. Mais on peut difficilement comparer les époques.

Car la société du XVIIIe siècle, avec ses aristocrates, ses monarchies et ses Lumières, est difficilement comparable à celle du XXIe siècle. Une langue devient la lingua franca d’une époque lorsque son évolution permet de répondre aux besoin de cette époque. Aujourd’hui, l’époque a des besoins d’efficacité et de rapidité, choses auxquelles l’anglais, langue synthétique et permissive, répond très bien. Les besoins du XVIIIe siècle étaient tout autres: prestige, esthétisme, grandeur. La langue française a su répondre à ces besoins.

Marc Fumaroli (2001), dans son ouvrage Quand l’Europe parlait français, l’a d’ailleurs savamment exprimé:

Si le français, au moment où il a exercé sa plus vive attraction sur un monde exigeant et difficile, a répondu à l’attente des Lumières, ce n’est certainement pas seulement au titre de système de communication. […] Les plus grands amis de notre langue, qui étaient souvent les plus chauds partisans des Lumières, ne la séparaient pas de l’éducation dont elle était le vecteur, de la littérature sur laquelle elle était gagée, et de tout un art de vivre civilement, voire heureusement, auxquels ne conduisaient pas les systèmes de communication locaux dont se contentaient la plupart de leurs compatriotes. (p. 25-26)

Évidemment, Fumaroli ne parle ici que du français des gens dits «éduqués», car le français des petites gens, ce français utilisé par ceux qui auraient eu autre chose à faire que de se préoccuper de «l’art de vivre», ne mérite pas son attention. Mais la manière dont il parle du français dans cet extrait, et à plusieurs autres endroits dans son livre, est représentative de la manière dont beaucoup de gens voient la langue française: il s’agit d’une langue belle, esthétique, grande, prestigieuse.

Lourd bagage.

Qui m’inspire une analogie.

Chez ma grand-mère, comme dans plusieurs maisons québécoises ancestrales, il y a un petit salon à portes coulissantes. Aujourd’hui, ces portes sont toujours ouvertes, mais avant, ce salon était réservé aux grandes occasions. On y trouvait de beaux fauteuils rembourrés, une jetée crochetée probablement issue du trousseau de ma grand-mère, une petite table, quelques photos. Les portes de ce salon étaient généralement fermées, car on ne devait pas toucher aux beaux meubles et risquer de les salir ou, pire, de les abîmer.

Certaines personnes telles Fumaroli présentent la langue française comme si elle était ce petit salon. On y va, on s’assoit avec précautions, on y boit du thé dans de la porcelaine de Chine. Gare à ceux qui oseraient poser les pieds sur la table ou sur le fauteuil!

Les francophones parlent une langue tellement prestigieuse qu’ils n’ont pas le droit d’en faire ce qu’ils veulent, de peur de l’abîmer ou de la salir. Ils le font, évidemment, mais ils se sentent un peu comme ces clochards qui portent de vieux habits qui auraient jadis été beaux, mais qui ont maintenant perdu leur lustre.

Le problème, c’est que «l’art de vivre» du XVIIIe siècle n’existe plus. Les besoins auxquels répondait la variété de français – car il s’agit bien d’une variété de français, non pas DU français – que parlaient les gens mentionnés par Fumaroli ne sont plus actuels. Ils sont anachroniques.

De plus, ce n’est qu’une mince partie de la population qui avaient ces besoins. Quand on parle du siècle des Lumières, on pense toujours aux grands penseurs qui discutaient dans les salons privés. Car c’est d’eux qu’on a le plus de trace. Car c’est à leur langue qu’on a accordé le plus d’importance.

Mais la majorité des francophones de l’époque trimait dur et ne parlait pas cette langue si prestigieuse. En fait, on sait bien peu de choses de la population ordinaire, du locuteur lambda. Chose certaine, il ne buvait pas de thé dans de la porcelaine de Chine.

Aujourd’hui, grâce aux Lumières, la réflexion est maintenant plus accessible qu’elle ne l’était au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, on a accès, dans notre vie quotidienne, à des fauteuils rembourrés, comme dans le petit salon de ma grand-mère.

Mais pourrait-on avoir le droit, parfois, dans notre quotidien, de les traiter comme des fauteuils confortables, et non pas comme des objets prestigieux qu’on risque d’abîmer?

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