De la sous-langue inventée…

Ça fait ça à chaque fois. C’est immanquable. Un cinéaste québécois fait parler ses personnages en français québécois familier et PAF!, il y a quelqu’un qui écrit un article pour dénoncer la piètre qualité de la langue. Ici*, c’est Christian Dufour, qui critique la langue utilisée dans Mommy de Xavier Dolan.

Apparemment que la langue que les personnages utilisent n’est pas représentative de la langue utilisée par le « peuple québécois », peuple dont monsieur Dufour dit savoir comment il parle, car ce politologue a « eu suffisamment dans [s]a vie un côté chat de gouttière » pour cela.

Je crois que monsieur Dufour n’a pas fréquenté le même « peuple » que moi. Il m’est arrivé souvent, dans ma vie, de côtoyer des Québécois qui parlaient comme les personnages du film de Dolan. Cependant, et c’est là la grande différence entre monsieur Dufour et moi, toute linguiste-de-gouttière que je sois, il ne me viendrait jamais à l’esprit de dire que je sais comment parle le peuple québécois.

Car j’ai en tête le concept de variation. Variation diatopique, diastratique, diaphasique, diamésique, dia-pas-mal-tout-ce-que-vous-voudrez. Ce sont des termes techniques utilisés par les linguistes pour décrire ces cas où la langue change selon le lieu, selon la classe socio-culturelle, selon la situation de communication, selon le moyen de communication, etc. Ce n’est pas parce que, dans sa vie, monsieur Dufour n’a pas côtoyé de gens qui parlaient comme les personnages de Mommy que cela veut dire que « le peuple québécois » ne parle pas comme les personnages de Mommy. Ça ne veut que dire que monsieur Dufour n’a pas rencontré de gens qui parlaient ainsi, tout simplement. D’ailleurs, appeler les gens qui parlent ainsi le « peuple » et prétendre qu’il faut avoir été « chat de gouttière » pour les connaître traduit un élitisme qui fait douter de cette prétention de connaissance.

Mais le texte de monsieur Dufour cache autre chose:

Comme plusieurs, j’avoue que j’ai moins tendance à aller voir les films québécois indépendamment de leur qualité. C’est sans doute que je les associe à un misérabilisme déprimant, qui n’est pas sans rapport avec l’abus du joual.

Nous y voilà. Le joual (comprendre le français québécois familier, mais avec une connotation négative, puisqu’on en abuse) est associé au misérabilisme. On le trouve déprimant. Bref, on en a honte.

Et la raison pour laquelle la popularité du cinéma québécois est en baisse, c’est parce qu’on y présente ce misérabilisme:

C’est sans doute l’une des causes du désintérêt croissant du public québécois pour les films d’ici. Il reste bien sûr des exceptions, comme Mommy, à la fois succès populaire et critique, y compris à l’étranger.

Il n’en demeure pas moins que le monde ordinaire va de moins en moins voir des films québécois qu’il trouve déprimants. La plupart ne se reconnaissent pas non plus dans le miroir de cette sous-langue inventée qu’on leur présente faussement comme étant la leur.

C’est probablement pour ça, aussi, que la popularité du cinéma italien en Italie et celle du cinéma espagnol en Espagne sont en baisse. Les personnages doivent parler joual. Ça ne doit pas être à cause de la toute-puissance culturelle et blockbusterrique des grosses productions américaines…

Oh, vous pouvez bien présenter quelques échantillons de notre parler local par-ci par-là, bien sûr! Ça fait plus pittoresque, ça fait plus réaliste. Mais pas plus! Pas tout un film! Car vous viendriez gratter le bobo de notre insécurité, et ça, gouttière ou pas, on n’aime pas ça, et on crie à la « sous-langue inventée »…


*Le texte n’est malheureusement pas disponible aux non-VIP du Journal de Québec

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Une réponse à De la sous-langue inventée…

  1. Bruno dit :

    J’ai moi aussi du mal avec la variante du français québécois qu’utilise Xavier Dolan dans ses films. Ça m’agaçait juste un peu dans ses films précéddents, mais après être sorti de Mommy, je suis vraiment d’avis qu’il le force un peu trop. Je n’ai rien contre l’affirmation du français québécois au cinéma, au contraire, mais le français des films de Dolan n’est pas tant québécois que fondamentalement montréalais. Outre les jurons qui n’en finissent plus, c’est surtout le franglais qui détonne et qui, donnons raison à Rioux, n’est nullement représentatif de la langue utilisée par l’ensemble des Québécois.

    Oui, bien sûr, le niveau de langue représente bien la classe sociale et le niveau de scolarité de la mère et de la fille. Le niveau de langue de Kyla est déjà plus soigné, sauf qu’elle dit quand même le [araɛ̯t] bien montréalais, alors qu’elle vient de Québec dans le film, où on dit plutôt [arɛt].

    Le français des films de Dolan est archi-montréalais; beaucoup des anglicismes entendus dans le film (lexicaux ou syntaxiques, peu importe) ne s’emploient que dans la grande région de Montréal. Un Québécois de Québec, de la Mauricie ou de la Gaspésie, même s’il est ado, n’a assurément pas compris toutes les expressions et tournures.

    Mes amis montréalais m’ont tous dit qu’ils s’étaient reconnus dans la langue du film, qu’il représentait bien leur adolescence passée dans le West Island ou leur vie actuelle dans le Mile End ou dans le Plateau à parler ce sociolecte bien montréalais, tout le contraire de mes amis qui ne vivent pas ou n’ont jamais vécu à Montréal.

    Le problème, c’est que les films de Dolan donnent une bien mauvaise impression du français québécois à l’étranger, que les médias étrangers (surtout français) qualifient automatiquement de «québécois», alors que les films du jeune prodige ne sont pas en français québécois, mais bien en français montréalais.

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