De l’Académie, du pouvoir et des justifications merdiques…

Eh bien voilà. L’Académie française a tranché. Auteure est un barbarisme, tout comme chercheure et professeure. La féminisation des noms de métiers a été rejetée du revers de la main par les Immortels. Au nom de la logique. Au nom de l’usage.

Ben voyons.

L’Académie a accepté avocate, compositrice et bûcheronne dans l’édition de son dictionnaire de 1935. « Ces mots sont entrés naturellement dans l’usage, sans qu’ils aient été prescrits par décret […]». Pardonnez-moi mon incompréhension. L’introduction naturelle des mots dans l’usage? De quessé!? Quelqu’un peut m’expliquer comment un mot est introduit naturellement? Les gens parlaient et, tout à coup, de manière tout à fait naturelle, quelqu’un a dit « avocate! », et tout le monde s’est extasié « Ah! Quel beau mot naturel! On voit qu’il n’a pas été créé en laboratoire! Ce n’est pas comme auteure, qui lui, est un mot artificiel. »

Avouez qu’on peut difficilement faire mieux dans le domaine du n’importe quoi. Combien de mots, dans son histoire, l’Académie a-t-elle rejetés? Au hasard de mes recherches sur son site, j’ai trouvé qu’elle a rejeté synergiser, arguant que c’était un « néologisme de mauvais aloi puisqu’existent déjà nombre de locutions pouvant nous éviter son emploi ». Pourtant, synergiser n’a pas été imposé par décret et il n’y a rien qui indique qu’il ne soit pas naturellement entré dans l’usage.

C’est que ce n’est pas tout. La justification de l’acceptation de compositrice et avocate va plus loin: « l’Académie les a enregistrés pourvu qu’ils soient de formation correcte et que leur emploi se soit imposé ». Personne ne semble trouver bon de préciser selon qui cela doit être correct, par contre. Selon l’Académie? Qui n’a pas publié de dictionnaire complet depuis 1935? Et cette exigence de correctitude [sic], ce n’est pas une forme de décret? Et personne ne semble trouver bon d’expliquer ce qu’est un mot dont l’emploi s’est imposé et, surtout, ce qu’est un mot dont l’emploi ne s’est pas imposé. Car logiquement, si on utilise un critère A pour justifier l’acceptation de quelque chose, on devrait pouvoir utiliser non-A pour justifier le refus de quelque chose, non? Tout un peuple qui utilise un mot, ce n’est pas suffisant, ça, comme « emploi imposé »? Mais je m’égare. Poursuivons l’analyse du document de l’Académie.

Mais, conformément à sa mission, défendant l’esprit de la langue et les règles qui président à l’enrichissement du vocabulaire, elle rejette un esprit de système qui tend à imposer [des formes] parfois contre le vœu des intéressées […].

Cette partie-là me fait bien rire. Depuis quand l’Académie se préoccupe-t-elle des vœux des intéresséEs? Non, mais, avouez que l’image est géniale: l’Académie, grande défenderesse du droit des locutrices. Les femmes ne veulent pas, vous comprenez? On leur a parlé, aux femmes, et elle ne veulent pas se faire imposer un féminin. Alors imposons-leur un masculin. Après tout, elles en ont l’habitude!

Comme bien d’autres langues, le français peut par ailleurs, quand le sexe de la personne n’est pas plus à prendre en considération que ses autres particularités individuelles, faire appel au masculin à valeur générique, ou « non marquée ».

Et on revient dans le n’importe quoi. Écoute, Ti-père (vous me pardonnerez d’appeler l’Académie ainsi, j’espère), tu viens de me dire que compositrice et avocate sont acceptés pour telle et telle raison. Et après, tu me dis qu’on n’a pas besoin de marquer le sexe quand il n’est pas « plus à prendre en considération que ses autres particularités individuelles ». M’as te dire comme ma grand-mère me disait quand je restais dans le cadre de porte durant la période de maringouins: rentre ben sort, mais fait quèque chose! On marque le sexe ou le ne le marque pas. On le fait ou on ne le fait pas. Et tu as semblé vouloir accepter qu’on le fasse en 1935. Et là, tu changes d’idée?

Le 21 mars 2002, l’Académie française publie une nouvelle déclaration pour rappeler sa position, et, en particulier, pour souligner le contresens linguistique sur lequel repose l’entreprise de féminisation systématique. Elle insiste sur les nombreuses incohérences linguistiques qui en découlent (ainsi une recteure nommée directrice d’un service du ministère de l’Éducation nationale, ou la concurrence des formes recteure et rectrice – préférée par certaines titulaires de cette fonction). La Compagnie fait valoir que brusquer et forcer l’usage revient à porter atteinte au génie même de la langue française et à ouvrir une période d’incertitude linguistique.

Une période d’incertitude linguistique. On prend un peu de recul pour laisser mariner ça. Une. Période. D’incertitude. Linguistique. En français. Ça fait des affaires illogiques. En français. Et ça fait de l’incertitude. En français. Cette langue qui accorde « plus d’un » au singulier et « moins de deux » au pluriel. Cette langue qui peut caresser un projet. Nenon. Nenenon. Tu vas pas me servir cet argument-là, Ti-père! Toi qui acceptes que l’adverbe tout s’accorde devant un adjectif féminin commençant par une consonne! Un adverbe variable! Si c’est pas de l’incertitude linguistique, ça, mon nom est Marie-Éva de Villers! Écoute, si tu as le pouvoir de refuser ces mots, tu as le pouvoir d’en décider la forme, non? Tu as le pouvoir de décider si c’est recteure ou rectrice, non? Et tu as le pouvoir d’y mettre fin, à cette effrayante incertitude linguistique!

Je pourrais décortiquer le document de l’Académie point par point et j’en arriverais à la même conclusion: c’est un fouillis de justifications merdiques. Et j’en ai trouvé la raison. À la fin du point 3:

Nul ne peut régenter la langue, ni prescrire des règles qui violeraient la grammaire ou la syntaxe : elle n’est pas en effet un outil qui se modèle au gré des désirs et des projets politiques. Les compétences du pouvoir politique sont limitées par le statut juridique de la langue, expression de la souveraineté nationale et de la liberté individuelle, et par l’autorité de l’usage qui restreint la portée de toute terminologie officielle et obligatoire. Et de l’usage, seule l’Académie française a été instituée « la gardienne ».

Là, on comprend. Là, on voit ce qui se passe. Ti-père aurait voulu formuler ça autrement qu’il aurait dit « C’est moi l’boss, bon! ». Ce n’est pas une question linguistique. Ça n’a jamais été une question linguistique. À preuve, les arguments linguistiques sont tous plus mauvais les uns que les autres. Non, c’est une question de pouvoir. Quand on apprend qu’il faut que les mots soient « introduits naturellement » et « non par décret », il faut comprendre que seule l’Académie a le pouvoir de décider du caractère « naturel » de la chose et de faire des décrets. C’est la toute-puissante Académie qui peut faire ça. Personne d’autre. Cette Académie qui, soit dit en passant, n’en est qu’à la lettre R de son plus récent dictionnaire et qui doit profiter du concours de l’ATILF pour en rendre la consultation en ligne accessible. Bel exemple de puissance. Et bel exemple de modernité.

Au final, par contre, je ne suis pas mécontente de cette situation. Beaucoup de Québécois, même puristes, sont montés aux barricades pour défendre la féminisation, et je n’en suis pas peu fière. Ces puristes devraient par contre se préparer, car je garde précieusement cet argument dans ma manche. Vous me dites que tel emploi n’est pas français? D’accord. Qu’est-ce que le français pour vous? Et que faites-vous du barbarisme auteure? Ha! Des heures et des heures de plaisir!

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7 réponses à De l’Académie, du pouvoir et des justifications merdiques…

  1. Marc Ethier dit :

    Oui, j’avais lu sur radio-canada.ca un article sur cette décision de l’Académie française, et je me demandais bien si on aurait droit à un billet de votre part sur le sujet. C’est certain que quand on essaie de prescrire ou proscrire un usage, on prétend toujours se baser sur des arguments scientifiques et linguistiques, puisque ça semble donner du poids à nos propos, mais ça ne veut pas dire que nos arguments sont réellement de niveau linguistique. Il n’y a rien dans le mot « auteure » qui va à l’encontre des règles de formation des mots en français, et si c’est un terme qu’on a toujours entendu il n’apparaît pas comme un barbarisme. (Pour la même raison recteure me semble incorrect : en tant que Québécois j’ai toujours entendu rectrice. Et mon correcteur automatique souligne en rouge le premier mais pas le second. Mais il n’y a pas de doute que les deux respectent les règles inhérentes à la langue française.)

    Quant à l’idée que la féminisation des titres se ferait à l’occasion à l’encontre des vœux des intéressées, je ne suis pas tellement familier avec la culture française mais je pense que d’un point de vue social ça ne s’est pas fait de la même manière là-bas qu’au Québec. Au Québec les termes féminisés ont toujours été acceptés sans trop de difficulté, tandis qu’en France il y a eu plus de résistance, et même parmi les féministes. Dans l’album d’Astérix La Rose et le glaive, la féministe caricaturée Maestria insiste pour se faire appeler le barde quand on lui demande comment appeler une femme barde. Je ne prétendrai pas qu’Albert Uderzo a vraiment le pouls du mouvement de libération de la femme — ce qu’une lecture de l’album devrait rendre abondamment clair — mais il est possible qu’il ait entendu qu’à l’époque (en 1992) plusieurs féministes françaises déconseillaient la féminisation des titres.

    Vue du Québec, par contre, l’idée est ridicule. Et je trouve intéressant que vous disiez que même parmi les puristes linguistiques des Québécois, plusieurs ont critiqué cette décision. Est-ce que ça inclut ceux qui recommandent une langue standard aussi calquée sur ce qui se fait en France que possible? Parce que oui, vous avez raison, il pourrait être intéressant d’entendre comment ils peuvent réconcilier leur support pour les titres féminisés qu’en tant que Québécois ils ont toujours connus, avec leur objection à d’autres termes pourtant guère plus objectivement incorrects. Ou alors peut-être que c’est simplement que personne — même parmi les puristes — n’accorde de crédibilité à l’Académie française. 😉

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je ne voudrais pas trop m’avancer, car on tomberait plus dans la psychologie, mais mon hypothèse est que la question de la féminisation est tellement importante au Québec que personne de sensé n’oserait s’y opposer, au risque de se faire lyncher.

    Mais pourquoi, alors, ne pas pousser la réflexion juste un peu plus loin? Pourquoi ne pas se rendre à l’évidence que ce n’est pas parce que les Français n’ont pas répertorié les expressions dans leurs ouvrages de référence que ces expressions sont mauvaises? Par exemple, Guy Bertrand condamne lancer (ou jeter) la serviette (ici), sous prétexte que c’est un calque de l’anglais. Mais jeter l’éponge est lui aussi un calque de l’anglais! Les deux expressions sont issues du vocabulaire de la boxe. C’est juste qu’en Europe, ils utilisent une éponge, alors qu’en Amérique du Nord, c’est une serviette. Pourquoi ne pourrait-on pas nous accorder cette expression?

    J’en ai des tonnes, des exemples comme ça…

  3. Marc Ethier dit :

    Est-ce que c’est dans un de vos billets que j’ai lu que quelqu’un déconseillait l’usage de l’expression fin de semaine, sous prétexte que c’est un calque de l’anglais, lui préférant… weekend?

  4. Victor dit :

    Marc Éthier: Si votre logiciel accepte «rectrice», c’est parce que c’est déjà un mot français répertorié, utilisé à d’autres fins que comme féminin de «recteur». C’est notamment le nom de certaines plumes chez les oiseaux.

    A-M B-B: C’est toujours un plaisir de vous lire.

    Que diriez-vous de publier un bouquin sur le thème de ces incohérences et contradictions de la norme prescrite? Avec en filigrane, votre vision sur l’insécurité linguistique des québécois, mais de manière assez le fun et accessible? Rien de révolutionnaire ou de séditieux, mais dans un registre plutôt humoristique-savant, je crois qu’il y aurait une niche.

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    C’est drôle que vous me proposiez ça, Victor, car c’est un de mes projets à moyen terme.

  6. Pedro dit :

    Je cite :
    «Cette partie-là me fait bien rire. Depuis quand l’Académie se préoccupe-t-elle des vœux des intéresséEs? Non, mais, avouez que l’image est géniale: l’Académie, grande défenderesse du droit des locutrices. Les femmes ne veulent pas, vous comprenez? On leur a parlé, aux femmes, et elle ne veulent pas se faire imposer un féminin. Alors imposons-leur un masculin. Après tout, elles en ont l’habitude!»

    Je propose :
    «Cette partie-là me fait bien rire. Depuis quand l’Académie se préoccupe-t-elle des vœux des intéresséEs? Non, mais, avouez que l’image est génitale: l’Académie, grande défenderesse du droit des locutrices. Les femmes ne veulent pas, vous comprenez? On leur a parlé, aux femmes, et elle ne veulent pas se faire imposer un féminin. Alors imposons-leur un masculin. Après tout, elles en ont l’habitude!»

  7. Oui, oui ! On en veut, des projets à moyen terme de ce genre-là !

    (Me semble que ça trouverait bien sa place au sein de la collection des « Documents » de Nouveau Projet, non ?!)

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