Du Multidictionnaire et de la logique des enfants…

Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire de la langue française, a récemment écrit une lettre au Devoir pour reprocher au chroniqueur David Desjardins l’usage du mot canne au lieu de boîte de conserve dans une de ses chroniques. Comme cette chronique de Desjardins reproduisait un dialogue qu’il a eu avec sa fille, madame de Villers s’est inquiétée de la qualité de la langue que le chroniqueur transmettait à son enfant:

Nous savons que l’acquisition du langage se fait d’abord au sein de la famille. Pour un enfant, la langue des parents est exemplaire, et ce, d’autant plus que le père en question a pour profession d’écrire et que ses chroniques font l’objet d’une large diffusion. Si ce locuteur prestigieux emploie le mot canne pour nommer une boîte de conserve, c’est que ce terme est juste certainement, pensera sa fille.

David Desjardins a magistralement répondu à cette critique ici, mais je ne peux m’empêcher d’ajouter mon grain de sel en complément. Voyons donc ce que madame de Villers, grâce à son dictionnaire, transmet aux enfants au sujet de la langue.

En consultant le Multidictionnaire, les enfants apprendront que le mot performer, mot qu’ils entendent partout dans les médias, est une « forme inexistante ». Oui oui, on a bien lu:

*PERFORMER
Forme inexistante pour avoir de bons résultats, briller, faire bonne figure, réussir, se surpasser, etc. […]

Donc, les enfants qui liront cela comprendront que leurs parents, leurs amis, les journalistes et même probablement leurs enseignants (si ceux-ci n’ont pas attentivement lu le Multidictionnaire) utilisent un mot qui n’existe pas. Pas un mot qui n’est pas accepté dans le registre soigné, pas un mot qui n’est pas attesté dans les ouvrages de référence hexagonaux, non! Un mot qui n’existe pas. Je trouve que présenter les choses de cette manière dans un ouvrage perçu par plusieurs comme étant LE modèle du « bon français » est beaucoup plus nocif pour les enfants que d’écrire canne au lieu de boîte de conserve! Car que pensent les enfants lorsqu’ils lisent une telle chose au sujet d’un mot qu’ils entendent partout et, surtout, dont ils comprennent le sens? Ils peuvent penser deux choses. Soit ils pensent que les Québécois ont tellement un mauvais français qu’ils utilisent des mots qui n’existent pas, ce qui crée, dès le plus jeune âge, une toxique insécurité linguistique, soit ils pensent que les dictionnaire ne rendent vraiment pas compte de la réalité, qu’ils ne contiennent que des âneries inutiles (parce que, entre vous et moi, performer existe bel et bien, puisqu’on l’utilise et qu’on en comprend le sens!), et qu’on ne peut pas s’y fier. Madame de Villers fait référence au tableau de la pipe de Magritte dans sa lettre, tableau qu’elle n’a manifestement pas compris. Dire « ceci n’est pas un mot » n’est pas une formule magique qui fait qu’un mot devient un non-mot.

Et ce n’est pas tout! Il y a plus encore! Prenons maintenant le mot tuxedo et le mot carré, au sens de « place » (comme dans carré d’Youville):

*TUXEDO
Anglicisme pour smoking.

*CARRÉ
Anglicisme au sens de place, square.

N’est-ce pas beau? Le mot tuxedo n’est pas bon, c’est un anglicisme. Il faut dire smoking. Le mot carré est un anglicisme lorsqu’on lui donne le sens de square.  Laissons passer un peu de temps pour s’imprégner de tout cela.

 

Wow, vous dites?

Je sais très bien ce qui se passe ici. Il se passe que smoking et square sont attestés dans les ouvrages de références hexagonaux, donc, ils ont en quelque sorte été dédouanés par la France. Ils sont devenus de « bons » anglicismes, alors que tuxedo, carré canne n’ont pas eu cette chance. Ces mots ne sont que le résultat de la sale assimilation anglaise. Je ne sais pas quels enfants madame de Villers côtoie, mais je sais que ceux que moi, je côtoie, si je leur présentais cette situation, ils partiraient à rire et diraient « Ben voyons! Ç’a pas d’bon sens! ». Il ne faut pas prendre les gens, et encore moins les enfants, pour des imbéciles. On se plaint constamment que la qualité de la langue écrite est en baisse au Québec (et la lettre de madame de Villers est un exemple de ce genre de plainte), ou que les gens ne daignent même plus chercher leurs mots dans les dictionnaires. Mais je les comprends, ces gens. Je serais moi aussi moins encline à faire confiance aux dictionnaires si j’y avais trouvé de telles inepties!

D’autres incongruités du Multi sautent moins aux yeux, mais sont tout aussi graves. Par exemple, on apprendra que le mot confessionnalité est une « impropriété », alors que c’est un mot qui est recommandé par l’OQLF. Pire encore, dans le Multidictionnaire, kiosque au sens de stand est considéré comme une impropriété, alors que l’OQLF recommande le premier et déconseille le deuxième. Hum. Belle image de respect de l’autorité, quand même! Beau message à donner aux enfants! Et on n’a même pas besoin d’amener quelque justification que ce soit! On n’a qu’à dire « impropriété », et c’est tout!

Je pourrais continuer longtemps comme ça. Mouche à feu n’est pas un anglicisme, ça fait plus de 20 ans qu’on l’a prouvé, c’est un mot issu du français colonial, attesté dans les textes du XVIIe siècle. L’expression jeter l’éponge, qui est supposée être la « bonne » expression, n’est pas moins un calque de l’anglais que jeter la serviette: ce sont toutes les deux des expressions issues du vocabulaire de la boxe, c’est seulement qu’en Europe, on se sert d’une éponge, alors qu’en Amérique du Nord, on se sert d’une serviette. Le mot rhinocéros est supposément un « mammifère pachyderme très massif qui porte une ou deux cornes sur le nez », alors que le mot nez est défini comme la « partie saillante au milieu du visage humain », etc.

Voilà, moi, ce qui m’inquiète du message que donne le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers au sujet de la langue. Selon elle, « à l’école, les enseignants ont notamment pour mission de permettre à leurs élèves d’accéder aux registres élevés de la langue ». Justement. Pour accéder à ces registre « élevés », il est nécessaire d’avoir de bons ouvrages de référence, pas des ouvrages qui ont moins de logique que le raisonnement des enfants…

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6 réponses à Du Multidictionnaire et de la logique des enfants…

  1. Jonathan Boyer dit :

    Eh bien, dans mon cas, son dictionnaire m’a fait perdre des points à un examen! Elle ne mentionne pas dans son modèle de conjugaison du verbe inclure qu’exclure et conclure, eux, ne prennent pas de s au participe passé.

    On peut souligner au passage qu’elle réinvente les règles typographiques des titres d’œuvres, qui correspondent en tous points à la politique éditoriale de Québec Amérique, son éditeur. Quelle coïncidence!

  2. Pierre-Luc Langevin dit :

    Ô Anne-Marie, ambassadrice du gros bon sens, voilà un billet de blogue que je ferais encadrer et que j’afficherais dans mon salon.

    Pour emprunter le terme à monsieur Desjardins, je refuse bien de parler une langue « empaillée ». Et comme une de mes profs a dit à un étudiant la semaine dernière, ceux qui veulent parler une langue morte n’ont qu’à aller apprendre le latin.

    Canne. Canne. Canne.

  3. J’ai déjà remarqué cette curieuse manie française de dire qu’un tel mot ou une telle expression « n’existe pas ». On a même écrit plusieurs dictionnaires de mots qui n’existent pas. Au moins, celui qui y ajoute « et qu’on utilise quand même » semble en reconnaître l’absurdité.

    Cependant, je n’avais pas encore remarqué l’incohérence du Multi. C’est dommage qu’il soit perçu comme un incontournable pour ceux qui veulent réussir en français écrit au Québec, d’autant plus qu’il est en conflit avec les recommandations de l’OQLF!

  4. Pedro dit :

    Bravo!

  5. Anne Mill dit :

    Bonjour Madame,

    Je suis recherchiste pour l’émission Open télé. Nous aimerions vous inviter à participer à notre émission du jeudi 20 novembre prochain alors que la question de débat sera : Faut-il être fier de parler joual?

    De type forum de discussion, Open Télé est une émission d’une durée d’une heure (en direct, sans pauses publicitaires) qui accueille sur son plateau huit invités de tous horizons qui livrent leur point de vue sur un sujet d’actualité.

    Nos invités confirmés jusqu’à présent sont: : les chroniqueurs Christian Dufour, Mathieu Bock-Côté et David Desjardins. Nous aurons probablement un autre linguiste sur le plateau, qui aurait une opinion différente de la vôtre, histoire de bien représenter tous les points de vue. Nous n’avons pas encore déterminé qui sera cette personne, cependant.

    Heure de convocation: 18h45

    Heure du début de l’émission: 20h00

    Animatrice: Sophie Durocher

    Nous espérons avoir le grand plaisir de vous compter parmi nos panélistes. Nous attendons votre réponse! :-)

    Bien cordialement,

    Anne Mill
    Recherchiste MAtv Montréal
    Émission Open télé
    C. 514-995-4869
    annemill1@gmail.com

    P.S.: Je viens de vous écrire un courriel à votre adresse de l’École de langue, mais mon service de messagerie m’indique que ça ne s’est pas rendu…

  6. Marc dit :

    Si le mot « canne » n’existe pas, comment se fait-il que son diminutif « canette », lui, existe? Ah, la logique des puristes, quelle incohérence! Je préfère en rire.
    Je vous laisse, je dois terminer mon match de kik la cacanne.

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