De variation et de la liberté…

Il m’arrive parfois de me lasser de discuter au sujet du français québécois. Il m’arrive parfois de renoncer. C’est que les idées préconçues sont tellement ancrées profondément qu’il faut, à chaque discussion, que je recommence ma démonstration. Il faut que je fasse reconnaître le fait que la norme n’est pas immuable, puisqu’elle a évolué avec le temps. Il faut que je fasse prendre conscience que le registre soigné n’est rien d’autre qu’un code social de plus, régi par des règles prédéfinies qu’il s’agit d’appliquer dans les situations adéquates, mais auxquelles on n’est pas obligé de se plier quand on ne se trouve pas dans une de ces situations. L’analogie avec le code vestimentaire est toujours utile ici. Il faut que j’explique que la langue n’est pas une entité statique contenue dans les ouvrages de référence, mais bien un ensemble varié de variantes qui varient [sic].

Et il arrive parfois que je n’aie pas le temps ou l’envie ou l’énergie de me lancer dans une telle démonstration. Il arrive parfois que la situation ne s’y prête pas.

Mais même quand la situation s’y prête, même quand j’ai le temps, l’énergie et l’envie de sortir tout mon attirail argumentaire, et même quand mon interlocuteur joue le jeu et s’implique dans ma réflexion, il arrive très souvent qu’au cours de la discussion, je frappe un mur. Il arrive que, dans la kyrielle d’exemples que je sors pour faire valoir mon point, je tombe sur LA forme que cet interlocuteur est incapable d’endurer. Que ce soit bon matin, faire du sens, ça l’a l’air, une bus ou toutes ces réponses (quoique si c’est toutes ces réponses, je me rends rarement très loin dans la discussion), il y a, presque immanquablement, la réaction « Ah, moi, [insérer l’expression], chus juste pas capable. » Et à ce moment-là, tout le bel édifice que je viens patiemment de construire s’écroule, tel un château de cartes.

Comprenons bien. Je n’enlève aucunement le droit à qui que ce soit de ne pas aimer telle ou telle expression. C’est tout à fait légitime, comme on n’aimerait pas telle ou telle pièce de vêtement, par exemple. Cependant, c’est ici autre chose. Comme ces formes sont nécessairement condamnées par la norme prescriptive, les locuteurs qui ne les aiment pas voient leur aversion justifiée. Mais ces locuteurs utilisent, dans leur registre familier, beaucoup d’autres formes condamnées par la normes prescriptives. Le fait qu’ils n’aiment pas une forme en particulier ne peut donc justifier le fait que cette forme soit condamnable.

Il faut prendre garde à ne pas confondre les goûts personnels et la norme. On peut ne pas aimer certaines expressions, on peut ne pas trouver qu’elles sont mélodieuses ou belles ou esthétiques. Moi, par exemple, je trouve les mots pistachier et concave très laids. Ils m’énervent. Pourtant, je ne milite pas pour les bannir de la langue française.

Si on se fie à ses goûts personnels pour justifier qu’une expression soit acceptable ou non, on joue le jeu des puristes, qui, eux, jugent toutes les expressions familières inacceptables. Une personne peut utiliser bon matin, mais trouver que ça l’a l’air est inacceptable. Une autre peut faire le contraire et réagir très négativement toutes les fois qu’elle entend bon matin, mais utiliser ça l’a l’air quotidiennement. Le puriste arrive, condamne les deux expressions, et aucune des deux personnes n’a d’argument pour discuter, car chacune est à moitié d’accord.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que si l’on veut reconnaître la légitimité du français québécois familier, il faut que ce soit dans son ensemble. Je l’ai déjà dit à maintes reprises, la langue est un ensemble de variations. Eh bien le registre familier n’échappe pas à ces variations! En fait, si on voulait être d’une précision absolue, on dirait qu’il y a une langue différente par locuteur. Moi, par exemple, j’ai été élevée à Victoriaville par deux parents d’origine beauceronne professeurs de français, je suis linguiste, historienne de la langue, et j’habite avec un Italien. Personne ne parle le français comme moi. Et lorsque je dis cela, ce n’est absolument pas de la vantardise. Car personne ne parle le français comme mon voisin, comme la belle-sœur de mon voisin, comme ma meilleure amie ou comme ma mère. Chacun a son propre bagage culturel et ses propres opinions. Et chacun a ses propres expressions « chus pas capable ».

Et si on accepte la variation, si on accepte que la norme n’est pas immuable, si on accepte que le registre soigné est un code social et que ce code social ne s’applique pas de la même manière dans toutes les situations, si, donc, on accepte que le registre familier est plus libre, il faut accepter qu’il y ait des gens qui gèrent cette liberté différemment. Il faut accepter que le système de certaines gens ne soit pas le même que le sien. Il faut accepter que ce n’est pas parce qu’on trouve une expression laide ou illogique que cette expression est nécessairement mauvaise. Car il est fort à parier que soi-même, on utilise des expressions laides et illogiques aux yeux d’autres gens.

Il y a certes un ensemble de points communs. Les sacres et les mots vulgaires, par exemples, sont jugés négativement. C’est ce qui fait du Québec une communauté linguistique: le fait d’avoir un certain nombre de jugements linguistiques communs à la majorité. Mais à l’intérieur même de cette communauté, il y a une variation. Et si l’on veut être en mesure de faire accepter la variation québécoise à l’échelle de la francophonie, si on veut faire reconnaître la légitimité de la variété de français du Québec, il faut absolument, avant tout, accepter la légitimité de la variation à plus petite échelle. Si l’on veut faire reconnaître la liberté associée au registre familier, il faut la reconnaître pour tout le monde et dans toutes les variations.

Ce contenu a été publié dans Linguistique, Société québécoise, Sociolinguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à De variation et de la liberté…

  1. Jean Chicoine dit :

    « … un ensemble varié de variantes qui varient … »
    J’aime.

  2. Normand Beaudoin dit :

    Très chère « En Tous Cas… »,
    Eh oui cela peut sembler lassant, mais comme tu sais, répéter, expliquer, recommencer, est le lot des éducateurs/enseignants/professeurs. Se lasser, en ces matières, est, hélas ou heureusement, un luxe proscrit. Un antidote, peut-être, outre un peu de repos parfois, est de voir en nos interlocuteurs ou nos étudiants, leurs intérêts, leurs passions, parfois leur détresse ainsi que pourquoi ils écoutent nos propos, ne serait-ce qu’un peu; ne serait-ce que pour les contredire. Mais je sais que tu sais tout cela.
    Hyper-salutations:-)
    N. B.

  3. Guy Lévesque dit :

    Un an déjà…

    Dis !
    Quand reviendras-tu ?
    Dis ! au moins le sais-tu ?
    Que tout le temps qui passe
    Ne se rattrape guère…
    Que tout le temps perdu
    Ne se rattrape plus !
    (Barbara)

    Au plaisir de vous lire à nouveau 😉

  4. Jeff Du dit :

    Nous avons ici, sur ce blogue, plus précisément ce billet mais également en général et dans son entièreté, un superbe exemple de nivellement par le bas, de raccourcis paresseux et de gratification de la médiocrité.
    Aucun argumentaire digne de ce nom ne peut justifier le dépeçage en règle du français et encore moins son rapiéçage étriqué à des fins d’accessibilité de masse purement démagogues et réductrices.

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Vous auriez dû utiliser le subjonctif imparfait dans votre commentaire, Monsieur. Ne pas le faire constitue un nivellement par le bas honteux que tout bon défenseur du français au doit de dénoncer. C’est pitoyable.

  6. Jeff Du dit :

    En comparaison avec votre dialecte, je me réjouis …
    La sortie de votre démagogie caverneuse en osant utiliser l’argument bancal du subjonctif demeure un bel exemple de votre piètre compréhension. Je ne suis pas blogueur et je ne prends encore mins pour un refondateur vulgaire en utilisant vos plateformes douteuses pour massacrer une langue noble en la métissant avec mauvais gout.
    Vous pensez donc détenir la vérité et le livre saint de la raison?
    Merci, vous appuyez mon opinion… J’en suis fort aise de votre subjonctif à la noix. Retournez dans vos bas-fonds et arrêtez de polluer de votre discours réducteur la qualité déjà assez fragile du français.
    Votre place est en France, vous y seriez à votre aise avec tout ces anglicismes.
    CA c’est pitoyable, ce rejet et la haine de la critique dont vous faites preuve envers le refus. Pauvre fille…
    Vous ne passeriez même pas un examen de secondaire 3 et vous faites la leçon…
    P.S.: Si la perfection est exigée pour commenter, c’est que votre pamphlet est plutôt facho…

  7. Jeff Du dit :

    J’oubliais, vous êtes aussi une humoriste de talent! J’ai osé lire quelques billets savoureux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>